{"id":13889,"date":"2024-09-18T13:17:37","date_gmt":"2024-09-18T13:17:37","guid":{"rendered":"https:\/\/travelshelper.com\/staging\/?page_id=13889"},"modified":"2026-03-12T00:14:47","modified_gmt":"2026-03-12T00:14:47","slug":"tbilisi","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/destinations\/europe\/georgia\/tbilisi\/","title":{"rendered":"Tbilisi"},"content":{"rendered":"<p>Perch\u00e9e dans la faille encaiss\u00e9e de la vall\u00e9e de la rivi\u00e8re Mtkvari, enserr\u00e9e par les contreforts arides de la cha\u00eene de Trialeti, Tbilissi, capitale de la G\u00e9orgie, est une ville fa\u00e7onn\u00e9e par les forces conjointes du mythe et de la topographie. Elle occupe 726 kilom\u00e8tres carr\u00e9s dans l&#039;est de la G\u00e9orgie et compte environ 1,5 million d&#039;habitants en 2022. Son nom lui-m\u00eame \u2013 d\u00e9riv\u00e9 du g\u00e9orgien tbili, qui signifie \u00ab chaud \u00bb \u2013 rappelle les sources sulfureuses qui ont pouss\u00e9 le roi Vakhtang Gorgasali \u00e0 fonder une ville ici au Ve si\u00e8cle. Selon la l\u00e9gende, son faucon de chasse serait tomb\u00e9 dans une source thermale et en serait ressorti bouilli ou miraculeusement gu\u00e9ri. Quoi qu&#039;il en soit, cet \u00e9v\u00e9nement a marqu\u00e9 le d\u00e9but de ce qui allait devenir l&#039;une des tapisseries urbaines les plus complexes du Caucase.<\/p>\n<p>G\u00e9ographiquement et symboliquement, Tbilissi occupe une place centrale. Elle se trouve \u00e0 un carrefour\u00a0: l\u2019Europe \u00e0 l\u2019ouest, l\u2019Asie \u00e0 l\u2019est, la mer Caspienne toute proche et les montagnes du Grand Caucase au nord. L\u2019histoire complexe de la ville, ponctu\u00e9e de destructions et de renaissances, ayant \u00e9t\u00e9 ras\u00e9e et reconstruite pas moins de 29 fois, a conserv\u00e9 une authenticit\u00e9 rare et sans pr\u00e9tention. La vieille ville, avec ses maisons de bois tordues, blotties autour de cours int\u00e9rieures et de ruelles qui d\u00e9fient la logique cart\u00e9sienne, est rest\u00e9e en grande partie intacte.<\/p>\n<p>Le climat de Tbilissi refl\u00e8te son hybridit\u00e9. Prot\u00e9g\u00e9e par les cha\u00eenes de montagnes environnantes, elle conna\u00eet une version mod\u00e9r\u00e9e du climat continental typique des villes de cette latitude. Les hivers, bien que froids, sont rarement rigoureux\u00a0; les \u00e9t\u00e9s, chauds mais pas mena\u00e7ants. La temp\u00e9rature annuelle moyenne est mod\u00e9r\u00e9e, \u00e0 12,7\u00a0\u00b0C. Janvier, le mois le plus froid de la ville, fr\u00f4le le point de cong\u00e9lation, tandis que juillet atteint une moyenne de 24,4\u00a0\u00b0C. Les records extr\u00eames \u2013\u00a0-24\u00a0\u00b0C en bas, 40\u00a0\u00b0C en haut\u00a0\u2013 rappellent la volatilit\u00e9 m\u00e9t\u00e9orologique de la ville. Les pr\u00e9cipitations annuelles moyennes sont l\u00e9g\u00e8rement inf\u00e9rieures \u00e0 600\u00a0mm, mai et juin contribuant de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e \u00e0 ce chiffre. Le brouillard et la couverture nuageuse sont fr\u00e9quents au printemps et en automne, s&#039;accrochant aux collines environnantes comme un ch\u00e2le.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l&#039;\u00e2ge de la ville, les infrastructures modernes ont progressivement gagn\u00e9 en popularit\u00e9. La place de la Libert\u00e9, autrefois lieu de rassemblement et aujourd&#039;hui symbole, abrite le principal office de tourisme de Tbilissi. On peut y trouver \u00e0 la fois orientation et nuances\u00a0: un point de d\u00e9part modeste pour un lieu qui se d\u00e9voile lentement.<\/p>\n<p>L&#039;acc\u00e8s international \u00e0 Tbilissi est relativement simple. L&#039;a\u00e9roport international Shota Rustaveli de Tbilissi, bien que petit par rapport aux standards europ\u00e9ens, propose des vols r\u00e9guliers reliant la capitale g\u00e9orgienne \u00e0 des villes aussi diverses que Vienne, Tel Aviv, Bakou et Paris. Les vols int\u00e9rieurs restent rares, et ceux qui recherchent des tarifs plus avantageux optent souvent pour l&#039;a\u00e9roport de Kouta\u00efssi, situ\u00e9 \u00e0 quelque 230 kilom\u00e8tres \u00e0 l&#039;ouest. Les liaisons \u00e9conomiques de Kouta\u00efssi vers l&#039;Europe centrale et orientale \u2013 proposant des billets \u00e0 partir de 20 \u20ac \u2013 attirent un nombre croissant de voyageurs qui effectuent ensuite le trajet de quatre heures jusqu&#039;\u00e0 Tbilissi en marshrutka ou en train.<\/p>\n<p>Le trajet de l&#039;a\u00e9roport au centre-ville est d&#039;une simplicit\u00e9 trompeuse sur le papier. Le bus public 337 circule du petit matin jusqu&#039;\u00e0 un peu avant minuit, passant par Avlabari, l&#039;avenue Rustaveli et le pont Tamar avant de s&#039;arr\u00eater \u00e0 la gare principale. Une carte Metromoney, utilis\u00e9e pour presque tous les transports en commun de la ville, permet de r\u00e9duire le tarif \u00e0 1 lari. Cependant, l&#039;efficacit\u00e9 th\u00e9orique de cette liaison est compromise par une r\u00e9alit\u00e9 locale persistante\u00a0: la fiabilit\u00e9 des transports en commun peut \u00eatre irr\u00e9guli\u00e8re et les visiteurs imprudents sont souvent intercept\u00e9s par des chauffeurs de taxi agressifs \u00e0 l&#039;a\u00e9roport. Certains de ces chauffeurs, sans permis et opportunistes, gonflent consid\u00e9rablement les tarifs, pressant les passagers avec des files d&#039;attente r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et une insistance d\u00e9concertante. Les applications de VTC comme Bolt et Yandex offrent une alternative plus transparente, avec des tarifs g\u00e9n\u00e9ralement compris entre 20 et 30 lari.<\/p>\n<p>La gare, connue localement sous le nom de Tbilissi Tsentrali, est un hybride moderne, \u00e0 la fois commercial et palatial. Situ\u00e9e au-dessus d&#039;un centre commercial, elle facilite les voyages ferroviaires nationaux et internationaux. Des trains \u00e0 destination de Batoumi, sur la c\u00f4te de la mer Noire, partent deux fois par jour, pour un trajet d&#039;environ cinq heures. Un train de nuit tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9 dessert \u00e9galement Erevan, en Arm\u00e9nie voisine, traversant la fronti\u00e8re tard le soir et atteignant son terminus \u00e0 l&#039;aube. Ces trajets sont souvent effectu\u00e9s dans des wagons-lits d&#039;anciennes voitures sovi\u00e9tiques, fonctionnelles, nostalgiques et tout juste assez confortables. Les trains \u00e0 destination de Bakou, en Azerba\u00efdjan, restent suspendus en raison des tensions r\u00e9gionales et des r\u00e9percussions persistantes de la pand\u00e9mie.<\/p>\n<p>Sur le terrain, les d\u00e9placements interurbains sont domin\u00e9s par les marshrutkas, des minibus qui sillonnent leurs trajets avec un m\u00e9lange de d\u00e9termination et de souplesse. Tbilissi compte trois gares routi\u00e8res principales\u00a0: Station Square pour les liaisons vers les grandes villes g\u00e9orgiennes\u00a0; Didube pour les lignes du nord-ouest, notamment les bus internationaux vers la Turquie et la Russie\u00a0; et Ortachala pour les destinations du sud et de l&#039;est, notamment l&#039;Arm\u00e9nie et l&#039;Azerba\u00efdjan. Chaque gare est un univers \u00e0 part enti\u00e8re, un lieu o\u00f9 la connaissance du terrain prime sur la signalisation et o\u00f9 il est souvent plus efficace de demander \u00e0 un autre passager que de consulter les horaires. Les prix varient consid\u00e9rablement et sont parfois ajust\u00e9s par le chauffeur au fur et \u00e0 mesure, surtout si l&#039;accent trahit une origine \u00e9trang\u00e8re. Une course \u00e0 10 lari pour un local peut ainsi discr\u00e8tement devenir un tarif \u00e0 15 lari pour un touriste.<\/p>\n<p>Pour ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent plus de flexibilit\u00e9 ou d&#039;aventure, l&#039;auto-stop reste courant et remarquablement efficace dans toute la G\u00e9orgie. Les axes routiers sortants de Tbilissi tendent \u00e0 se concentrer vers les p\u00f4les r\u00e9gionaux, et les automobilistes s&#039;arr\u00eatent souvent sans qu&#039;on les y incite. \u00c0 l&#039;inverse, l&#039;auto-stop pour rejoindre la ville peut \u00eatre moins pr\u00e9visible en raison de la complexit\u00e9 du r\u00e9seau routier et de la densit\u00e9 de l&#039;\u00e9talement urbain.<\/p>\n<p>Une fois \u00e0 l&#039;int\u00e9rieur de la ville, Tbilissi offre un r\u00e9seau de transports chaotique mais fonctionnel. Le m\u00e9tro, avec ses deux lignes qui se croisent, demeure l&#039;\u00e9pine dorsale de la mobilit\u00e9 publique. Construit \u00e0 l&#039;\u00e9poque sovi\u00e9tique, il a conserv\u00e9 une grande partie de son atmosph\u00e8re d&#039;origine\u00a0: couloirs sombres, escalators m\u00e9talliques, design fonctionnel, m\u00eame si de nombreuses stations sont d\u00e9sormais dot\u00e9es d&#039;une signalisation bilingue et d&#039;un \u00e9clairage am\u00e9lior\u00e9. Les bus, souvent r\u00e9cents, sont plus faciles \u00e0 utiliser gr\u00e2ce aux panneaux d&#039;affichage \u00e9lectroniques et \u00e0 l&#039;int\u00e9gration de Google Maps, mais la compr\u00e9hension des descriptions des itin\u00e9raires, souvent uniquement en g\u00e9orgien, pose encore des difficult\u00e9s aux nouveaux arrivants.<\/p>\n<p>Il existe \u00e9galement les marshrutkas, qui continuent de desservir les trajets intra-urbains, bien que moins pr\u00e9visibles. Ces fourgonnettes, souvent issues de v\u00e9hicules utilitaires modernis\u00e9s, sillonnent les quartiers inaccessibles au m\u00e9tro et aux lignes de bus. Pour sortir, il faut crier \u00ab\u00a0gaacheret\u00a0\u00bb au bon moment, et le paiement est remis directement au chauffeur. Malgr\u00e9 leur c\u00f4t\u00e9 informel, les marshrutkas restent indispensables \u00e0 de nombreux habitants.<\/p>\n<p>Les taxis sont bon march\u00e9, surtout lorsqu&#039;on les commande via des applications. Mais ils pr\u00e9sentent les m\u00eames inconv\u00e9nients que partout ailleurs dans la r\u00e9gion\u00a0: ils ne sont pas \u00e9quip\u00e9s de compteur, ne sont pas r\u00e9glement\u00e9s et sont parfois d\u00e9sorient\u00e9s. Il n&#039;est pas rare qu&#039;un chauffeur s&#039;arr\u00eate et demande son chemin en cours de route, m\u00eame en ville. La patience est de mise.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, des modes de transport alternatifs ont fait leur apparition. L&#039;usage du v\u00e9lo, autrefois rare, gagne du terrain, notamment dans les quartiers plus plats de Vake et Saburtalo, o\u00f9 des voies r\u00e9serv\u00e9es apparaissent peu \u00e0 peu. Des soci\u00e9t\u00e9s de location de scooters ont \u00e9galement fait leur entr\u00e9e sur le march\u00e9, m\u00eame si leur viabilit\u00e9 \u00e0 long terme reste incertaine. Le d\u00e9veloppement du r\u00e9seau de pistes cyclables t\u00e9moigne d&#039;un changement culturel, modeste mais tangible.<\/p>\n<p>Les rues elles-m\u00eames r\u00e9v\u00e8lent une ville en n\u00e9gociation avec la modernit\u00e9. Dans certains quartiers, les infrastructures pi\u00e9tonnes sont absentes ou d\u00e9labr\u00e9es. Les passages pi\u00e9tons existent, mais sont rarement respect\u00e9s. Les trottoirs sont irr\u00e9guliers, souvent obstru\u00e9s par des voitures en stationnement ou des \u00e9tals de vendeurs. Pourtant, la ville est remarquablement agr\u00e9able \u00e0 parcourir \u00e0 pied, surtout dans son centre historique. Traverser le pont de la Paix, une passerelle contemporaine remarquable sur la rivi\u00e8re Mtkvari, rappelle que malgr\u00e9 sa transition actuelle, Tbilissi reste profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans son identit\u00e9 locale.<\/p>\n<p>Plus qu\u2019un point sur une carte ou un avant-poste culturel, Tbilissi demeure une expression complexe de sa g\u00e9ographie et de son histoire \u2013 un lieu o\u00f9 le mouvement, \u00e0 la fois litt\u00e9ral et m\u00e9taphorique, est autant une question d\u2019adaptation que de direction.<\/p>\n<h2>Vieille ville, quartiers et rythmes quotidiens<\/h2>\n<p>Le poids sensoriel de Tbilissi s&#039;installe rapidement. Non pas comme une contrainte, mais comme une enveloppe paisible\u00a0: la brique sous les pieds, le pl\u00e2tre qui s&#039;\u00e9caille des fa\u00e7ades, le bois humide qui ondule dans les ombres chauff\u00e9es par le soleil. C&#039;est une ville construite autant d&#039;argile et de m\u00e9moire que de b\u00e9ton ou de verre. Dans le tissu dense de la vieille ville \u2013 Dzveli Tbilissi \u2013 le pass\u00e9 n&#039;est pas simplement pr\u00e9serv\u00e9\u00a0; il est habit\u00e9, r\u00e9nov\u00e9 par endroits et, par endroits, doucement \u00e9rod\u00e9 par le passage du temps et du capital.<\/p>\n<p>La vieille ville s&#039;\u00e9tend entre la place de la Libert\u00e9, la rivi\u00e8re Mtkvari et la citadelle qui la domine, la forteresse de Narikala. Ici, la g\u00e9ographie dessine une topographie complexe, faite de pentes et de descentes. Aucun plan directeur ne r\u00e9git ce quartier. Les maisons sont perch\u00e9es sur des pentes dans une disposition illogique, et les balcons \u2013 certains en bois, d&#039;autres en m\u00e9tal, souvent en porte-\u00e0-faux pr\u00e9caire \u2013 s&#039;avancent dans les rues \u00e0 des angles irr\u00e9guliers. Des cordes \u00e0 linge s&#039;\u00e9tendent dans les ruelles telle une architecture improvis\u00e9e. Des antennes paraboliques d\u00e9passent, telles des fleurs rebelles, des fen\u00eatres encadr\u00e9es de vieux rideaux de dentelle.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 son charme d\u00e9suet, une grande partie du vieux Tbilissi demeure fonctionnellement r\u00e9sidentielle. Entre galeries d&#039;art, boutiques d&#039;artisanat et restaurants destin\u00e9s aux visiteurs, des familles habitent encore des immeubles o\u00f9 les escaliers penchent et les cours font office de cuisines et de salons collectifs. La stratigraphie historique du quartier est palpable\u00a0: les couches islamiques, arm\u00e9niennes, g\u00e9orgiennes et sovi\u00e9tiques cohabitent avec une gr\u00e2ce inqui\u00e9tante. Les mosqu\u00e9es, \u00e9glises et synagogues ne sont pas des vestiges, mais des lieux de culte actifs, souvent situ\u00e9s \u00e0 quelques p\u00e2t\u00e9s de maisons les uns des autres, parfois m\u00eame mitoyens.<\/p>\n<p>Le quartier de Sololaki, qui s&#039;\u00e9l\u00e8ve juste au sud-ouest de la place de la Libert\u00e9, est peut-\u00eatre le plus \u00e9mouvant sur le plan architectural. Les demeures Art nouveau, autrefois r\u00e9sidences de dynasties marchandes et d&#039;intelligentsia, sont aujourd&#039;hui plus ou moins en r\u00e9surgence ou en d\u00e9clin. Dans des rues comme Lado Asatiani ou Ivane Machabeli, on croise des escaliers en bois sculpt\u00e9, des frises de stuc d\u00e9labr\u00e9es et des cours int\u00e9rieures orn\u00e9es d&#039;hortensias poussant dans des bassins fissur\u00e9s. C&#039;est un quartier d&#039;une grandeur inhabituellement paisible, o\u00f9 chaque b\u00e2timent semble \u00e9voquer une \u00e9poque r\u00e9volue de cosmopolitisme.<\/p>\n<p>Tout pr\u00e8s se trouve Betlemi, du nom de son \u00e9glise du XVIIIe si\u00e8cle, qui abrite certains des plus anciens \u00e9difices chr\u00e9tiens de la ville. Des chemins pav\u00e9s serpentent vers le haut, r\u00e9v\u00e9lant des vues panoramiques sur la ville et le fleuve en contrebas. Au cr\u00e9puscule, la lumi\u00e8re change avec une pr\u00e9cision digne d&#039;un th\u00e9\u00e2tre. On peut apercevoir des enfants courir entre les cages d&#039;escalier, des chiens franchir les portes des cours et la faible lueur bleut\u00e9e des t\u00e9l\u00e9viseurs filtrant \u00e0 travers des vitres taill\u00e9es \u00e0 la main.<\/p>\n<p>La rue Chardeni, aujourd&#039;hui transform\u00e9e en enclave de vie nocturne, offre un contraste saisissant. Ses fa\u00e7ades soign\u00e9es et sa signal\u00e9tique ordonn\u00e9e t\u00e9moignent d&#039;une \u00e9volution vers une consommation soign\u00e9e. L&#039;esprit boh\u00e8me autrefois associ\u00e9 \u00e0 ce quartier ne subsiste que de nom\u00a0; les \u00e9tablissements sont plus chers, les menus traduits en quatre langues et l&#039;ambiance plus performative. Pourtant, quelques recoins restent bruts, r\u00e9sistant \u00e0 l&#039;influence des investisseurs. Ailleurs, des rues comme Sioni et Shavteli parviennent \u00e0 pr\u00e9server une forme d&#039;art spontan\u00e9\u00a0: des peintres vendent des toiles, des spectacles de marionnettes improvis\u00e9s devant la tour pench\u00e9e de Rezo Gabriadze et le murmure discret des voisins qui bavardent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des petites \u00e9piceries.<\/p>\n<p>En traversant la rivi\u00e8re Mtkvari par le pont Metekhi, les quartiers changent de caract\u00e8re. Avlabari, sur la rive est, abrite la cath\u00e9drale de Sameba, l&#039;\u00e9difice religieux le plus important et le plus controvers\u00e9 de Tbilissi. Construite entre 1995 et 2004, la cath\u00e9drale domine le paysage urbain avec une allure quasi imp\u00e9riale. Son d\u00f4me, couronn\u00e9 d&#039;une croix dor\u00e9e, culmine \u00e0 105,5 m\u00e8tres au-dessus de la colline, ce qui en fait la troisi\u00e8me plus haute cath\u00e9drale orthodoxe orientale au monde. L&#039;int\u00e9rieur, encore en cours de construction artistique, est une mosa\u00efque d&#039;ancien et de nouveau\u00a0: fresques traditionnelles en cours de r\u00e9alisation, autels en mosa\u00efque en cours de r\u00e9alisation, et un agencement qui emprunte \u00e0 l&#039;architecture eccl\u00e9siastique m\u00e9di\u00e9vale tout en s&#039;imposant avec une verticalit\u00e9 moderne.<\/p>\n<p>Avlabari, autrefois peupl\u00e9e d&#039;une population arm\u00e9nienne dynamique, porte en elle-m\u00eame les traces des changements d\u00e9mographiques. La vie de ses rues est moins orn\u00e9e que dans les quartiers touristiques de la vieille ville, mais plus r\u00e9v\u00e9latrice. Des vendeurs proposent des fruits dans des coffres de voiture\u00a0; des vieillards fument en silence sur des bancs \u00e9br\u00e9ch\u00e9s\u00a0; des m\u00e8res de famille tirent leurs poussettes sur les trottoirs accident\u00e9s, s&#039;arr\u00eatant de temps en temps pour discuter avec les commer\u00e7ants. Ici aussi, le syncr\u00e9tisme de la ville est visible. La mosqu\u00e9e Jumah se dresse non loin de la synagogue et de la cath\u00e9drale arm\u00e9nienne Saint-Georges. La proximit\u00e9 de ces lieux sacr\u00e9s t\u00e9moigne non seulement d&#039;une pluralit\u00e9 historique, mais aussi de la fragilit\u00e9 de la coexistence, un th\u00e8me profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans la m\u00e9moire culturelle de la ville.<\/p>\n<p>Vake et Saburtalo, deux des quartiers les plus modernes et les plus ais\u00e9s, respectivement \u00e0 l&#039;ouest et au nord, forment une autre facette du caract\u00e8re de Tbilissi. De larges boulevards, des \u00e9coles internationales et des immeubles d&#039;appartements r\u00e9cemment construits t\u00e9moignent d&#039;une ascension sociale. \u00c0 Vake, le rythme ralentit. Des caf\u00e9s aux int\u00e9rieurs minimalistes et aux terrasses bordent des rues comme l&#039;avenue Chavchavadze. Le parc Vake, l&#039;un des plus grands espaces verts de la ville, offre un rare r\u00e9pit. De grands arbres adoucissent le quadrillage des all\u00e9es, et les familles se rassemblent pr\u00e8s des fontaines tandis que de jeunes professionnels font leur jogging le long de ses bords ombrag\u00e9s. Le quartier abrite \u00e9galement l&#039;Universit\u00e9 d&#039;\u00c9tat de Tbilissi, fond\u00e9e en 1918, une institution qui a longtemps \u00e9t\u00e9 un symbole de la vie intellectuelle g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>Saburtalo, au design plus utilitaire, se caract\u00e9rise par ses immeubles d&#039;appartements de l&#039;\u00e8re sovi\u00e9tique et sa constellation croissante d&#039;immeubles de bureaux. Mais m\u00eame ici, le pass\u00e9 ressurgit. Les \u00e9tals du march\u00e9 se regroupent pr\u00e8s des sorties de m\u00e9tro, vendant de tout, de la quincaillerie aux herbes aromatiques. Des graffitis en \u00e9criture g\u00e9orgienne et cyrillique ornent les murs, t\u00e9moins de n\u00e9gociations culturelles et de coexistence linguistique. Des grues de chantier surplombent d&#039;anciens immeubles, leurs silhouettes \u00e0 la fois optimistes et intrusives.<\/p>\n<p>Ces textures quotidiennes \u2013 trottoirs craquel\u00e9s par le gel et les pas, c\u00e2bles de tramway pendants sans fonction pr\u00e9cise, devantures de magasins transform\u00e9es en caf\u00e9s ou quincailleries \u2013 composent une ville \u00e0 la beaut\u00e9 sans c\u00e9r\u00e9monie. On ne vient pas \u00e0 Tbilissi pour \u00eatre impressionn\u00e9. On vient pour se rappeler que les villes peuvent encore \u00eatre habit\u00e9es, m\u00eame d\u00e9labr\u00e9es.<\/p>\n<p>Le rythme de la vie quotidienne oscille entre un pragmatisme lent et des explosions d&#039;intensit\u00e9 inattendues. Le matin, les trajets sont rapides, les rues r\u00e9sonnent du claquement des portes des marshrutkas et des cuill\u00e8res en m\u00e9tal qui remuent le caf\u00e9 dans des tasses en verre. Midi apporte une accalmie, surtout sous la chaleur estivale, lorsque les volets des boutiques baissent et que les conversations s&#039;\u00e9ternisent. Les soir\u00e9es reprennent de l&#039;intensit\u00e9. Les familles se prom\u00e8nent ensemble, les \u00e9coliers entrent et sortent des cours, et les couples s&#039;adossent aux balustrades pour regarder la rivi\u00e8re s&#039;assombrir avec le ciel.<\/p>\n<p>Observer Tbilissi de pr\u00e8s, c&#039;est accepter ses contradictions. C&#039;est une ville aux fa\u00e7ades p\u00e2les et aux n\u00e9ons criards. C&#039;est une ville de silence d\u00e9votionnel dans d&#039;anciennes chapelles et de rythmes techno puls\u00e9s dans des clubs underground. C&#039;est une ville de po\u00e9sie grav\u00e9e sur des balcons en bois et de bureaucraties indiff\u00e9rentes \u00e0 leur environnement. Et pourtant, d&#039;une certaine mani\u00e8re, elle est coh\u00e9rente. Non pas comme un projet esth\u00e9tique ou un triomphe \u00e9conomique, mais comme un lieu v\u00e9cu et vivant.<\/p>\n<p>Tbilissi ne se pr\u00e9sente pas comme une ville achev\u00e9e. C&#039;est une ville en r\u00e9p\u00e9tition, perp\u00e9tuellement en devenir.<\/p>\n<h2>Pierre sacr\u00e9e et ombre : \u00e9glises, cath\u00e9drales et architecture de la foi<\/h2>\n<p>L&#039;architecture religieuse de Tbilissi n&#039;est pas un simple ornement\u00a0; c&#039;est un r\u00e9cit. Sculpt\u00e9s dans le tuf, la brique et le basalte, les \u00e9difices sacr\u00e9s de la ville t\u00e9moignent de si\u00e8cles d&#039;enchev\u00eatrement culturel, de r\u00e9sistance th\u00e9ologique et d&#039;innovation liturgique. Ils t\u00e9moignent non seulement de la foi, mais aussi de l&#039;\u00e9volution de l&#039;identit\u00e9 de la ville \u2013 une cartographie spirituelle aussi complexe que les fronti\u00e8res mouvantes de Tbilissi.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette liturgie architecturale se trouve la cath\u00e9drale de Sameba, la Sainte Trinit\u00e9. S&#039;\u00e9levant sur la colline d&#039;\u00c9lia \u00e0 Avlabari, elle inspire \u00e0 la fois r\u00e9v\u00e9rence et ambivalence. Achev\u00e9e en 2004, sa croix dor\u00e9e scintille de presque partout dans la ville, une d\u00e9claration audacieuse faite de feuilles d&#039;or et de calcaire. Haute de plus de 105 m\u00e8tres, elle n&#039;est pas seulement un lieu de culte, mais un spectacle d&#039;affirmation\u00a0: une fusion de diverses formes eccl\u00e9siastiques g\u00e9orgiennes m\u00e9di\u00e9vales, adapt\u00e9es \u00e0 l&#039;imaginaire post-sovi\u00e9tique. Les critiques d\u00e9plorent souvent sa taille et sa grandiloquence esth\u00e9tique\u00a0; d&#039;autres y voient un puissant r\u00e9tablissement de la confiance nationale. Ses neuf chapelles, dont certaines sont enfouies sous terre, sont taill\u00e9es dans la pierre, et leurs int\u00e9rieurs sont illumin\u00e9s par des fresques murales qui se poursuivent sous la supervision attentive d&#039;artistes g\u00e9orgiens.<\/p>\n<p>Des structures plus anciennes et plus calmes se dressent ailleurs dans la ville. La basilique d&#039;Anchiskhati, datant du VIe si\u00e8cle, est la plus ancienne \u00e9glise encore debout \u00e0 Tbilissi. Situ\u00e9e juste au nord de la rivi\u00e8re Mtkvari, pr\u00e8s de la rue Shavteli, elle conserve une dignit\u00e9 aust\u00e8re et sans ornements. Le tuf jaune a vieilli avec gr\u00e2ce, et l&#039;int\u00e9rieur, ombrag\u00e9 et exigu, \u00e9voque davantage un espace votif priv\u00e9 qu&#039;un grand lieu de culte. Malgr\u00e9 ses dimensions modestes, elle reste anim\u00e9e\u00a0: un espace d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re des bougies et aux chants, \u00e0 l&#039;abri des sollicitations touristiques.<\/p>\n<p>Plus haut sur la colline, la cath\u00e9drale de Sioni conserve une importance \u00e0 la fois historique et symbolique. Principale cath\u00e9drale orthodoxe g\u00e9orgienne pendant des si\u00e8cles, elle abrite la croix v\u00e9n\u00e9r\u00e9e de sainte Nino, qui aurait introduit le christianisme en G\u00e9orgie au IVe si\u00e8cle. D\u00e9truite \u00e0 plusieurs reprises par les envahisseurs et reconstruite, sa forme actuelle porte l&#039;empreinte architecturale du XIIIe au XIXe si\u00e8cle. Les lourds murs de pierre de la cath\u00e9drale t\u00e9moignent de cette histoire, et sa cour est souvent remplie de p\u00e8lerins silencieux, de paroissiens \u00e2g\u00e9s et d&#039;enfants curieux qui tracent du doigt les gravures des murs.<\/p>\n<p>L&#039;\u00e9glise de Metekhi, perch\u00e9e sur une falaise surplombant le fleuve, offre une sc\u00e8ne plus th\u00e9\u00e2trale. Son emplacement, juste au-dessus de la sc\u00e8ne de pierre du pont de Metekhi, en fait l&#039;un des monuments les plus photographi\u00e9s de la ville. Construite au XIIIe si\u00e8cle sous le roi D\u00e9m\u00e9ter II, elle a \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9e, reconstruite, r\u00e9affect\u00e9e et m\u00eame utilis\u00e9e comme prison sous la domination russe. Sa conception d\u00e9fie toute sym\u00e9trie\u00a0: un plan en croix inscrit dans un carr\u00e9 et couronn\u00e9 d&#039;un d\u00f4me, mais aux proportions d\u00e9cal\u00e9es. \u00c0 l&#039;int\u00e9rieur, l&#039;air reste frais et enfum\u00e9 par l&#039;encens, et les offices se d\u00e9roulent \u00e0 une cadence qui semble inchang\u00e9e par les temps modernes.<\/p>\n<p>La diversit\u00e9 eccl\u00e9siastique de Tbilissi s&#039;\u00e9tend bien au-del\u00e0 de la tradition orthodoxe g\u00e9orgienne. La cath\u00e9drale arm\u00e9nienne Saint-Georges, situ\u00e9e au c\u0153ur du vieux quartier arm\u00e9nien, pr\u00e8s de la place Meydan, t\u00e9moigne avec force de la profondeur historique de la communaut\u00e9. Construite en 1251 et toujours en activit\u00e9, elle abrite le tombeau de Sayat-Nova, c\u00e9l\u00e8bre barde du XVIIIe si\u00e8cle dont les chants transcendaient les fronti\u00e8res linguistiques et culturelles. Non loin de l\u00e0, l&#039;\u00e9glise Norashen, condamn\u00e9e et politiquement contest\u00e9e, t\u00e9moigne d&#039;un h\u00e9ritage bien plus fragment\u00e9. Ses pierres, datant du milieu du XVe si\u00e8cle, sont marqu\u00e9es par l&#039;abandon et les conflits politiques. Le quartier environnant demeure hant\u00e9 par des questions d&#039;appartenance et d&#039;h\u00e9ritage non r\u00e9solues, questions inscrites dans des ma\u00e7onneries en ruine.<\/p>\n<p>Sur le flanc est de la vieille ville se dresse la mosqu\u00e9e Juma, rare exemple architectural de pratique religieuse partag\u00e9e. Elle accueille \u00e0 la fois des musulmans sunnites et chiites \u2013 une organisation peu commune, m\u00eame \u00e0 l&#039;\u00e9chelle mondiale. La modeste structure en briques, reconstruite au XIXe si\u00e8cle, s&#039;ouvre sur un sentier escarp\u00e9 menant au jardin botanique. \u00c0 l&#039;instar d&#039;une grande partie de la vie spirituelle de Tbilissi, la mosqu\u00e9e s&#039;\u00e9l\u00e8ve discr\u00e8tement, d\u00e9fiant toute homog\u00e9n\u00e9it\u00e9, son minaret visible mais discret.<\/p>\n<p>La Grande Synagogue de la rue Kote Abkhazi, achev\u00e9e en 1910, enrichit la mosa\u00efque religieuse. C&#039;est un lieu de culte fonctionnel pour la communaut\u00e9 juive de Tbilissi, en d\u00e9clin mais p\u00e9renne, dont beaucoup de membres trouvent leurs racines en G\u00e9orgie depuis plus de 2\u00a0000 ans. Les bancs en bois sombre et le parquet cir\u00e9 de la synagogue t\u00e9moignent de sa continuit\u00e9. Si la population juive de la ville a consid\u00e9rablement diminu\u00e9, le b\u00e2timent reste actif et, lors des grandes f\u00eates, il se remplit de familles, d&#039;\u00e9tudiants et d&#039;anciens qui chantent des liturgies anciennes dans un h\u00e9breu aux accents g\u00e9orgiens.<\/p>\n<p>Non loin de la place de la Libert\u00e9 se dresse l&#039;\u00e9glise catholique de l&#039;Ascension, un \u00e9difice pseudo-gothique orn\u00e9 de vitraux et de touches baroques sobres. Construite au XIIIe si\u00e8cle et maintes fois remani\u00e9e depuis, elle t\u00e9moigne \u00e0 la fois de l&#039;ambition architecturale et de l&#039;influence historique de l&#039;\u00c9glise catholique romaine dans le Caucase. Sa fl\u00e8che, bien que modeste selon les normes occidentales, dessine une silhouette \u00e9lanc\u00e9e sur un horizon plus doux, fait de d\u00f4mes et de toits de tuiles.<\/p>\n<p>Partout dans la ville, de petites chapelles et sanctuaires, souvent anonymes, pars\u00e8ment les quartiers r\u00e9sidentiels. Souvent attenants \u00e0 des maisons familiales ou nich\u00e9s dans les murs d&#039;immeubles anciens, ils ne sont ni r\u00e9pertori\u00e9s dans les guides touristiques ni mis en \u00e9vidence dans les glossaires culturels. Pourtant, ils demeurent essentiels \u00e0 la topographie religieuse de la ville. On peut passer devant un tel espace tous les jours sans le remarquer jusqu&#039;au jour o\u00f9 une bougie y br\u00fble.<\/p>\n<p>Le panth\u00e9on religieux de Tbilissi r\u00e9v\u00e8le plus que la pi\u00e9t\u00e9\u00a0: il r\u00e9v\u00e8le la persistance du pluralisme. Au fil des si\u00e8cles d&#039;empire, de conflits et de r\u00e9formes, la ville a abrit\u00e9 une multiplicit\u00e9 de croyances, souvent proches, parfois conflictuelles, mais rarement effac\u00e9es. La vari\u00e9t\u00e9 architecturale n&#039;est pas ornementale\u00a0; elle est structurelle. Elle refl\u00e8te la sp\u00e9cificit\u00e9 granulaire des croyances des communaut\u00e9s, des dynasties et des diasporas. Chaque d\u00f4me, minaret et beffroi dessine un rythme diff\u00e9rent du temps sacr\u00e9, et chaque chapelle de la cour murmure sa propre version de la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Se promener parmi ces b\u00e2timents, c&#039;est lire un texte non \u00e9crit, mais grav\u00e9 dans la pierre et le rituel. L&#039;architecture sacr\u00e9e de Tbilissi perdure non seulement comme un ensemble de monuments, mais comme un ensemble de lieux de vie \u2013 toujours vivants, toujours contest\u00e9s, toujours utilis\u00e9s.<\/p>\n<h2>Terre, eau, chaleur : bains de soufre et m\u00e9moire physique du lieu<\/h2>\n<p>Les fondations de Tbilissi ne furent pas pos\u00e9es uniquement par volont\u00e9 politique ou n\u00e9cessit\u00e9 g\u00e9ographique, mais aussi par l&#039;attraction de l&#039;eau g\u00e9othermique. L&#039;histoire m\u00eame des origines de la ville \u2013 le l\u00e9gendaire faisan du roi Vakhtang tombant dans une source fumante \u2013 lie la g\u00e9ographie physique de Tbilissi \u00e0 sa vie m\u00e9taphysique. Cette confluence de terre et de chaleur bouillonne encore, litt\u00e9ralement, sous les plus anciens quartiers de la ville.<\/p>\n<p>Les bains sulfureux d&#039;Abanotubani, nich\u00e9s pr\u00e8s de la rivi\u00e8re, du c\u00f4t\u00e9 sud du pont Metekhi, demeurent un \u00e9l\u00e9ment central de l&#039;identit\u00e9 de la ville. Le nom m\u00eame du quartier \u2013 d\u00e9riv\u00e9 d&#039;abano, qui signifie \u00ab bain \u00bb en g\u00e9orgien \u2013 trahit ses origines hydrothermales. Des d\u00f4mes de briques beiges s&#039;\u00e9l\u00e8vent juste au-dessus du niveau de la rue, reconnaissables entre mille par leur forme : arrondis, bas et poreux. Sous eux, un parfum de min\u00e9raux et de pierre impr\u00e8gne l&#039;atmosph\u00e8re, port\u00e9 par une vapeur qui ne se dissipe jamais compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>Pendant des si\u00e8cles, ces bains ont servi \u00e0 la fois de rituel purificateur et d&#039;espace social. Ils \u00e9taient fr\u00e9quent\u00e9s par les rois et les po\u00e8tes, les commer\u00e7ants et les voyageurs. Ils \u00e9taient mentionn\u00e9s dans des manuscrits persans et des m\u00e9moires russes. Alexandre Dumas a d\u00e9crit sa visite au XIXe si\u00e8cle avec autant de fascination que d&#039;inqui\u00e9tude. Ici, le bain devient une c\u00e9r\u00e9monie collective, une n\u00e9gociation entre intimit\u00e9 et exposition, temp\u00e9rature et texture.<\/p>\n<p>L&#039;eau, naturellement chauff\u00e9e et riche en sulfure d&#039;hydrog\u00e8ne, coule dans des salles carrel\u00e9es o\u00f9 les clients s&#039;assoient, se baignent et se frottent. La plupart des bains fonctionnent selon une structure similaire\u00a0: des salles priv\u00e9es \u00e0 louer, chacune \u00e9quip\u00e9e d&#039;un bassin en pierre, d&#039;une plateforme en marbre et d&#039;un petit cabinet de toilette. Certains proposent des massages, plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9crits comme des exfoliations rigoureuses, administr\u00e9s avec l&#039;efficacit\u00e9 rapide des rituels anciens. D&#039;autres disposent d&#039;espaces publics o\u00f9 des inconnus partagent un bassin fumant en silence ou pour discuter, les fronti\u00e8res adoucies par la vapeur et le temps.<\/p>\n<p>Les bains varient consid\u00e9rablement en termes de caract\u00e8re. Certains sont impeccables, s&#039;adressant \u00e0 ceux qui recherchent une atmosph\u00e8re de spa\u00a0; d&#039;autres restent us\u00e9s et \u00e9l\u00e9mentaires, inchang\u00e9s depuis des g\u00e9n\u00e9rations. Le bain n\u00b0\u00a05 est le dernier des v\u00e9ritables bains publics\u00a0: abordable, aust\u00e8re et fr\u00e9quent\u00e9. Son espace hommes conserve un rythme utilitaire\u00a0: on y entre, on s&#039;y lave, on s&#039;y trempe et on en ressort sans pr\u00e9tention. L&#039;espace femmes, plus limit\u00e9 en \u00e9quipements, continue de servir ses habitu\u00e9s, m\u00eame si son d\u00e9clin est per\u00e7u par certains comme le signe d&#039;une n\u00e9gligence genr\u00e9e plus g\u00e9n\u00e9rale dans les infrastructures publiques.<\/p>\n<p>Les Bains royaux, adjacents au pub, offrent une exp\u00e9rience \u00e0 mi-chemin entre luxe et patrimoine. Les plafonds en d\u00f4me ont \u00e9t\u00e9 restaur\u00e9s, les mosa\u00efques refaites et des menus multilingues pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l&#039;entr\u00e9e. Les prix refl\u00e8tent ce raffinement. Si de nombreux visiteurs repartent satisfaits, d&#039;autres signalent des incoh\u00e9rences\u00a0: suppl\u00e9ments inattendus, double tarification ou service al\u00e9atoire. Cette impr\u00e9visibilit\u00e9, cependant, fait partie int\u00e9grante du caract\u00e8re de la ville. Rien n&#039;est fig\u00e9 \u00e0 Tbilissi, surtout sous la surface.<\/p>\n<p>Au nord du quartier d&#039;Abanotubani, au-del\u00e0 d&#039;un enchev\u00eatrement de marches abruptes et de fa\u00e7ades patin\u00e9es par le temps, d&#039;autres bains publics plus petits persistent dans une relative obscurit\u00e9. Bagni Zolfo, nich\u00e9 derri\u00e8re la station de m\u00e9tro Marjanishvili, en est un. Moins soign\u00e9, plus fr\u00e9quent\u00e9 par les locaux, il d\u00e9gage une atmosph\u00e8re diff\u00e9rente\u00a0: discr\u00e8tement anachronique et parfois brusquement utilitaire. \u00c0 l&#039;\u00e9tage, un sauna pris\u00e9 des hommes d&#039;\u00e2ge m\u00fbr fait \u00e9galement office de club social discret. On y trouve \u00e9galement une client\u00e8le gay connue, surtout le soir, m\u00eame si la discr\u00e9tion reste de mise.<\/p>\n<p>Ces bains sulfureux remplissent des fonctions qui vont au-del\u00e0 de l&#039;hygi\u00e8ne ou du plaisir. Ce sont des lieux de continuit\u00e9 incarn\u00e9e, des expressions physiques de l&#039;h\u00e9ritage g\u00e9othermique de la ville. Les min\u00e9raux contenus dans l&#039;eau, le craquement de la pierre, la profonde chaleur ambiante\u00a0: ces sensations font partie int\u00e9grante de l&#039;infrastructure sensorielle de la ville, tout aussi valables et durables que les ponts ou les monuments.<\/p>\n<p>Et pourtant, la terre m\u00eame qui alimente ces sources subit \u00e9galement des pressions. Le sol sous Tbilissi est soumis \u00e0 une activit\u00e9 sismique intense, se d\u00e9pla\u00e7ant parfois en signe de protestation silencieuse. Les b\u00e2timents doivent s&#039;adapter \u00e0 cette instabilit\u00e9. Les canalisations fuient. Les murs gonflent. Mais les bains persistent, aliment\u00e9s par de profonds aquif\u00e8res dont la fonction est rest\u00e9e inchang\u00e9e depuis l&#039;\u00e9poque o\u00f9 la ville n&#039;avait pas de rues.<\/p>\n<p>Le rituel du bain est lent. Il r\u00e9siste \u00e0 la num\u00e9risation. Les t\u00e9l\u00e9phones s&#039;embuent et tombent en panne. Le corps humain revient \u00e0 lui-m\u00eame, les douleurs s&#039;adoucissant sous la chaleur min\u00e9rale. La peau est exfoli\u00e9e, \u00e0 vif, et r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Les muscles se d\u00e9tendent. Les conversations, lorsqu&#039;elles ont lieu, sont rares. Souvent, elles se d\u00e9roulent en russe ou en g\u00e9orgien, parfois \u00e0 voix basse sur le carrelage luisant de vapeur. Il y a des moments de rire, bien s\u00fbr, et parfois des moments de r\u00e9flexion silencieuse. Un homme assis seul dans une bassine, l&#039;eau clapotant doucement sur ses genoux, peut contempler quelque chose d&#039;aussi banal que des courses ou d&#039;aussi profond qu&#039;un deuil. Les bains permettent les deux.<\/p>\n<p>Dans une ville en perp\u00e9tuelle mutation, les bains sulfureux offrent l&#039;une des rares constantes. Leur attrait ne r\u00e9side pas dans la nouveaut\u00e9, mais dans la continuit\u00e9. Ils rappellent une v\u00e9rit\u00e9 fondamentale\u00a0: sous les surfaces que nous construisons, la terre continue de se r\u00e9chauffer et de couler, inchang\u00e9e dans sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ancestrale.<\/p>\n<p>Pour les visiteurs, une visite aux bains peut \u00eatre d\u00e9stabilisante\u00a0: intime, physique et sans \u00e9tiquette claire. Il faut non seulement se rep\u00e9rer dans les salles, mais aussi respecter les r\u00e8gles tacites\u00a0: quand parler, comment se frotter, quel pourboire donner. Mais pour les r\u00e9sidents, surtout les plus \u00e2g\u00e9s, ces bains sont moins une destination qu&#039;un rythme. Ils viennent chaque semaine, chaque mois, ou seulement en cas de douleur. Ils connaissent les bassins pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, les pr\u00e9pos\u00e9s les plus honn\u00eates, la temp\u00e9rature qui apaise plut\u00f4t que de choquer.<\/p>\n<p>S&#039;immerger dans les bains de Tbilissi, c&#039;est d\u00e9couvrir la ville non pas \u00e0 travers son architecture, sa cuisine ou son histoire, mais \u00e0 travers sa peau. C&#039;est se laisser r\u00e9chauffer par les m\u00eames eaux qui ont pouss\u00e9 un roi \u00e0 b\u00e2tir sa capitale \u2013 et qui, silencieusement, d\u00e9finissent encore son \u00e2me.<\/p>\n<h2>La forteresse de Narikala, les jardins botaniques et la g\u00e9ographie de la perspective<\/h2>\n<p>De presque n&#039;importe quel point du centre de Tbilissi, le regard est in\u00e9vitablement attir\u00e9 vers les vestiges de la forteresse de Narikala. Sa silhouette anguleuse se d\u00e9coupe dans le ciel, perch\u00e9e au sommet d&#039;un escarpement abrupt qui surplombe la vieille ville et le lent fleuve Mtkvari en contrebas. La forteresse n&#039;est pas intacte \u2013 ses murs s&#039;effondrent par endroits, son donjon est partiellement effondr\u00e9 \u2013 mais elle demeure solide, telle une g\u00e9om\u00e9trie irr\u00e9guli\u00e8re se d\u00e9coupant \u00e0 l&#039;horizon.<\/p>\n<p>Narikala est plus ancienne que Tbilissi dans sa forme actuelle. Fond\u00e9e au IVe si\u00e8cle par les Perses, puis agrandie par les \u00e9mirs arabes, la forteresse a \u00e9t\u00e9 maintes fois modifi\u00e9e, bombard\u00e9e et reconstitu\u00e9e. Elle est pass\u00e9e sous les mains des rois mongols, byzantins et g\u00e9orgiens. Les Mongols la baptis\u00e8rent Narin Qala \u2013 \u00ab Petite Forteresse \u00bb \u2013 un nom qui perdura malgr\u00e9 l&#039;effondrement des empires et la r\u00e9forme des fronti\u00e8res. Malgr\u00e9 ce titre peu flatteur, la forteresse occupe une place importante dans l&#039;architecture spatiale et symbolique de la ville. Depuis ses remparts, on per\u00e7oit l&#039;\u00e9tendue de Tbilissi non pas sur des cartes, mais dans la douce \u00e9l\u00e9vation et la descente des toits, le scintillement des tours de verre pr\u00e8s de Rustaveli et le lent scintillement des lumi\u00e8res des immeubles r\u00e9sidentiels des quartiers \u00e9loign\u00e9s de Saburtalo.<\/p>\n<p>La mont\u00e9e vers Narikala est raide. On peut y acc\u00e9der \u00e0 pied, par d&#039;\u00e9troits escaliers qui partent de Betlemi ou d&#039;Abanotubani, serpentant entre murets, fleurs sauvages et, parfois, chiens errants. Le t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique du parc Rike, glissant silencieusement au-dessus de la rivi\u00e8re, am\u00e8ne les passagers au sommet de la forteresse en moins de deux minutes. L&#039;ascension elle-m\u00eame devient une sorte de rituel, une r\u00e9orientation. Chaque pas entra\u00eene la ville plus bas, transformant son bruit en murmure, sa densit\u00e9 en motif.<\/p>\n<p>Depuis mai 2024, le site est temporairement ferm\u00e9 aux visiteurs en raison d&#039;une instabilit\u00e9 structurelle persistante. Mais cette fermeture, bien que regrettable, n&#039;est pas d\u00e9nu\u00e9e de po\u00e9sie. M\u00eame inaccessible, la forteresse conserve son attrait. Ce n&#039;est pas seulement une attraction touristique\u00a0: c&#039;est un seuil entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, entre histoire b\u00e2tie et temps g\u00e9ologique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#039;est de Narikala se trouve l&#039;un des espaces les moins connus de Tbilissi\u00a0: le Jardin botanique national. S&#039;\u00e9tendant dans une \u00e9troite vall\u00e9e bois\u00e9e, le jardin descend des remparts de la forteresse et suit le cours sinueux du Tsavkisis-Tskali sur plus d&#039;un kilom\u00e8tre. Fond\u00e9 en 1845, il est ant\u00e9rieur \u00e0 de nombreuses institutions culturelles de la ville et refl\u00e8te une ambition diff\u00e9rente\u00a0: non pas de domination, mais de conservation.<\/p>\n<p>L&#039;agencement du jardin est irr\u00e9gulier et parfois n\u00e9glig\u00e9. Les all\u00e9es se perdent dans les fourr\u00e9s, la signalisation est sporadique et l&#039;entretien peut \u00eatre irr\u00e9gulier. Mais c&#039;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette irr\u00e9gularit\u00e9 qui lui conf\u00e8re son intimit\u00e9. Ce n&#039;est pas un parc entretenu, mais une v\u00e9ritable archive v\u00e9g\u00e9tale\u00a0: des esp\u00e8ces m\u00e9diterran\u00e9ennes, caucasiennes et subtropicales prosp\u00e8rent en juxtaposition. Le versant sud re\u00e7oit une lumi\u00e8re crue et abrite des arbustes robustes\u00a0; les cr\u00eates nord sont ombrag\u00e9es et humides, abritant mousses et foug\u00e8res. Une cascade, modeste mais persistante, ponctue le paysage de son murmure.<\/p>\n<p>Il y a des sections formelles\u00a0: un parterre pr\u00e8s de l&#039;entr\u00e9e du jardin, de petites serres et une tyrolienne pour les plus aventureux. Mais les meilleurs moments sont accidentels. Un banc partiellement enseveli sous les feuilles mortes. Un enfant lan\u00e7ant un bateau en papier dans le ruisseau. Un couple descendant un sentier glissant avec un parasol partag\u00e9. Le jardin n&#039;impose pas de r\u00e9cit\u00a0; il offre un terrain de d\u00e9veloppement lent.<\/p>\n<p>Plus haut sur la cr\u00eate ouest, au-del\u00e0 de la cime des arbres et juste en dessous de la statue de M\u00e8re G\u00e9orgie, un autre axe de perspective se dessine. Le monument de Kartlis Deda \u2013 20 m\u00e8tres d&#039;aluminium argent\u00e9 en tenue nationale \u2013 se dresse, vigilant, \u00e0 la fois martial et maternel. Elle tient une \u00e9p\u00e9e dans une main et une coupe de vin dans l&#039;autre\u00a0: hospitalit\u00e9 pour les amis, r\u00e9sistance pour les ennemis. Install\u00e9e en 1958 pour comm\u00e9morer le 1500e anniversaire de la ville, cette figure est depuis devenue embl\u00e9matique de l&#039;attitude de Tbilissi\u00a0: accueillante, mais pas na\u00efve.<\/p>\n<p>En contrebas, le jardin botanique s&#039;\u00e9tend vers le bas, formant une douce cascade d&#039;arbres et de sous-bois. Au-dessus, la ligne de cr\u00eate s&#039;aplatit jusqu&#039;aux collines de Sololaki, d&#039;o\u00f9 l&#039;on peut apercevoir l&#039;arc de la ville dans son ensemble\u00a0: la sinueuse Mtkvari, le d\u00e9sordre baroque du vieux Tbilissi, la monotonie quadrill\u00e9e de Saburtalo, et au-del\u00e0 les hautes cr\u00eates brumeuses. C&#039;est d&#039;ici que toute la contradiction de Tbilissi devient lisible \u2013 non pas comme une confusion, mais comme une polyphonie. La forteresse, le jardin, la statue \u2013 ils forment une triade de r\u00e9cits cont\u00e9s par la pierre, la feuille et le m\u00e9tal.<\/p>\n<p>La relation entre ville et relief n&#039;est pas seulement esth\u00e9tique. Elle est mn\u00e9motechnique. De ces hauteurs, on se souvient de la ville comme de ses strates. Le fleuve sculpte la couche de base. Au-dessus, les quartiers \u00e9mergent telles des strates\u00a0: villas de marchands du XIXe\u00a0si\u00e8cle, immeubles sovi\u00e9tiques, penthouses en verre, le tout press\u00e9 contre une \u00e9l\u00e9vation in\u00e9gale. C&#039;est une ville qui ne dissimule pas sa croissance, mais la laisse transpara\u00eetre en relief.<\/p>\n<p>Le retour de Narikala ou du jardin botanique vers les quartiers inf\u00e9rieurs est une descente non seulement en altitude, mais aussi en rythme. Le bruit revient lentement\u00a0: le bourdonnement de la circulation, les aboiements des chiens, le cliquetis des plats des restaurants sur les toits. L&#039;air se fait plus lourd, plus charg\u00e9 d&#039;odeurs d&#039;\u00e9chappement et d&#039;\u00e9pices. Mais l&#039;altitude demeure, non pas comme altitude, mais comme souvenir. On porte le regard vers l&#039;int\u00e9rieur, une cartographie mentale imprim\u00e9e non par le GPS, mais par la forme des cr\u00eates et l&#039;angle de la lumi\u00e8re du soir.<\/p>\n<p>Ces espaces sur\u00e9lev\u00e9s \u2013 non r\u00e9glement\u00e9s, en partie sauvages, fa\u00e7onn\u00e9s par l&#039;histoire et la pente \u2013 offrent ce que peu de villes offrent encore\u00a0: une perspective sans interm\u00e9diaire. Pas de file d&#039;attente, pas de narration par casque, pas de corde de velours. Juste de la terre, de la pierre et du ciel. Et la ville, dispos\u00e9e en contrebas comme un texte vivant.<\/p>\n<h2>H\u00e9ritage et absence : mus\u00e9es, m\u00e9moire et architecture de la perte<\/h2>\n<p>\u00c0 Tbilissi, la m\u00e9moire n&#039;est pas un exercice abstrait. Elle est mat\u00e9rielle, dispers\u00e9e dans les sous-sols et les vitrines, fix\u00e9e sur des plaques patin\u00e9es par le temps, gard\u00e9e dans des salles silencieuses. Les mus\u00e9es de la ville ne r\u00e9clament pas l&#039;attention. Nombre d&#039;entre eux sont install\u00e9s dans d&#039;anciens h\u00f4tels particuliers ou des b\u00e2timents institutionnels dont le calme ext\u00e9rieur dissimule la richesse de leurs collections. Leur fonction n&#039;est pas simplement d&#039;exposer, mais de perdurer\u00a0: contre l&#039;effacement, contre l&#039;amn\u00e9sie, contre la lente usure du bruit historique.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me des Mus\u00e9es nationaux g\u00e9orgiens est le principal garant de cette p\u00e9rennit\u00e9. Il regroupe de multiples institutions, chacune ax\u00e9e sur une p\u00e9riode, une forme d&#039;art ou un fil conducteur sp\u00e9cifique. Le Mus\u00e9e Simon Janashia de G\u00e9orgie, situ\u00e9 avenue Roustav\u00e9li, est peut-\u00eatre le plus encyclop\u00e9dique. Ses expositions permanentes retracent un vaste panorama, des fossiles pr\u00e9historiques d&#039;Homo ergaster d\u00e9couverts \u00e0 Dmanissi aux ic\u00f4nes m\u00e9di\u00e9vales et aux \u0153uvres d&#039;orf\u00e8vrerie ant\u00e9rieures aux premi\u00e8res pi\u00e8ces de monnaie europ\u00e9ennes. Ce n&#039;est pas une grandeur fortuite. Le pass\u00e9 m\u00e9tallurgique de la G\u00e9orgie, en particulier ses premiers travaux d&#039;orf\u00e8vrerie, sous-tend probablement le mythe antique de la Toison d&#039;or. Les cr\u00e2nes de Dmanissi, quant \u00e0 eux, red\u00e9finissent notre compr\u00e9hension des migrations humaines, positionnant le Caucase du Sud non pas comme une p\u00e9riph\u00e9rie, mais comme un point d&#039;origine.<\/p>\n<p>Chaque \u00e9tage du mus\u00e9e est charg\u00e9 d&#039;\u00e9motions. La collection numismatique, compos\u00e9e de plus de 80\u00a0000 pi\u00e8ces, se d\u00e9ploie telle une lente m\u00e9ditation sur la valeur et l&#039;empire. Le lapidaire m\u00e9di\u00e9val est tactile\u00a0: des dalles de pierre grav\u00e9es d&#039;inscriptions urartiennes et g\u00e9orgiennes, dont la signification est parfois connue, parfois oubli\u00e9e. Et puis, il y a le Mus\u00e9e de l&#039;Occupation sovi\u00e9tique, situ\u00e9 \u00e0 l&#039;\u00e9tage. Aust\u00e8re, sans complexe, il retrace le si\u00e8cle d&#039;assujettissement de la G\u00e9orgie sous le r\u00e9gime tsariste et sovi\u00e9tique. Photographies de po\u00e8tes disparus. Ordres d&#039;exil. Fragments de mat\u00e9riel de surveillance. Un registre rouge avec des listes de noms et de dates. C&#039;est une pi\u00e8ce pesante de silence.<\/p>\n<p>Ailleurs, la m\u00e9moire est pr\u00e9serv\u00e9e avec des touches plus discr\u00e8tes. Le Mus\u00e9e d&#039;Histoire de Tbilissi, situ\u00e9 dans un ancien caravans\u00e9rail de la rue Sioni, est au c\u0153ur de la ville. Son \u00e9chelle est modeste \u2013 on y circule dans des salles qui ressemblent davantage \u00e0 des int\u00e9rieurs r\u00e9sidentiels qu&#039;\u00e0 des galeries \u2013 mais son propos est pr\u00e9cis. Objets du quotidien, cartes, textiles et photographies dressent un portrait pr\u00e9cis de la vie urbaine. \u00c0 l&#039;ext\u00e9rieur, la fa\u00e7ade du b\u00e2timent est marqu\u00e9e par des arches et des briques de style ottoman, t\u00e9moignant de son pass\u00e9 commercial, celui d&#039;abri pour les commer\u00e7ants le long de la Route de la Soie. \u00c0 l&#039;int\u00e9rieur, la ville est rendue non pas par l&#039;abstraction, mais par la proximit\u00e9 : des pots, des outils et des v\u00eatements autrefois manipul\u00e9s par ceux qui vivaient dans les m\u00eames rues, aujourd&#039;hui sous nos pieds.<\/p>\n<p>Le Mus\u00e9e ethnographique en plein air, situ\u00e9 pr\u00e8s du lac de la Tortue, dans la banlieue vallonn\u00e9e de Vake, offre un autre type d&#039;archives. \u00c9tendu sur une colline bois\u00e9e, il rassemble soixante-dix structures provenant de diverses r\u00e9gions g\u00e9orgiennes\u00a0: maisons, tours, pressoirs \u00e0 vin et greniers. Il ne s&#039;agit pas d&#039;un village miniature, mais d&#039;une carte m\u00e9moire dispers\u00e9e, une anthologie spatiale de l&#039;architecture vernaculaire. Certains b\u00e2timents penchent \u00e0 des angles \u00e9tranges. D&#039;autres sont en mauvais \u00e9tat. Mais beaucoup sont entretenus, avec des guides qui expliquent avec un langage courant l&#039;importance des toits de chaume, des balcons sculpt\u00e9s et des tours de guet d\u00e9fensives. L&#039;absence de vernis renforce l&#039;authenticit\u00e9. Il ne s&#039;agit pas d&#039;une reproduction stylis\u00e9e, mais d&#039;un ensemble de vestiges authentiques, assembl\u00e9s par la g\u00e9ographie et le travail.<\/p>\n<p>L&#039;art, lui aussi, trouve sa place dans ce terrain mn\u00e9motechnique. La Galerie nationale, avenue Roustav\u00e9li, abrite une vaste collection de peinture g\u00e9orgienne des XIXe et XXe si\u00e8cles, dont des \u0153uvres de Niko Pirosmani. Ses perspectives plates et ses figures m\u00e9lancoliques \u2013 serveurs, animaux, sc\u00e8nes de cirque \u2013 sont moins na\u00efves qu&#039;essentielles. Pirosmani peignait avec parcimonie, souvent sur carton, et ses images portent la qui\u00e9tude de la m\u00e9moire populaire. Elles restent appr\u00e9ci\u00e9es non pas pour leur technique, mais pour leur \u00e9vocation d&#039;un monde \u00e0 moiti\u00e9 imagin\u00e9, \u00e0 moiti\u00e9 rem\u00e9mor\u00e9.<\/p>\n<p>D&#039;autres maisons-mus\u00e9es c\u00e9l\u00e8brent la vie d&#039;artistes et d&#039;intellectuels sp\u00e9cifiques. Le mus\u00e9e Galaktion Tabidze rend hommage au po\u00e8te tourment\u00e9 du mouvement symboliste g\u00e9orgien, une figure dont la ma\u00eetrise lyrique n&#039;avait d&#039;\u00e9gal que sa descendance psychologique. De m\u00eame, les mus\u00e9es Elene Akhvlediani et Ucha Japaridze pr\u00e9servent les espaces domestiques et les \u0153uvres de deux grands peintres g\u00e9orgiens. Ces lieux d\u00e9gagent une atmosph\u00e8re intime. Ils ne sont pas con\u00e7us pour accueillir de grandes foules. Les visiteurs d\u00e9ambulent souvent seuls, passant des pi\u00e8ces d&#039;habitation aux ateliers, s&#039;arr\u00eatant pour examiner des croquis \u00e9pingl\u00e9s n\u00e9gligemment aux murs. Le temps semble suspendu.<\/p>\n<p>Le plus \u00e9mouvant de ces espaces est sans doute la Maison des \u00c9crivains de G\u00e9orgie, une imposante demeure du quartier de Sololaki, construite par le philanthrope David Sarajishvili au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Son architecture est une synth\u00e8se d&#039;Art nouveau et de n\u00e9o-baroque, avec un jardin carrel\u00e9 de c\u00e9ramiques Villeroy &amp; Boch et un imposant escalier qui grince \u00e0 chaque pas. Mais l&#039;\u00e9l\u00e9gance du b\u00e2timent est temp\u00e9r\u00e9e par son histoire plus sombre. En juillet 1937, pendant les purges staliniennes, le po\u00e8te Paolo Iashvili se suicida dans l&#039;un de ses salons \u2013 un acte de d\u00e9fi et de d\u00e9sespoir apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 contraint de d\u00e9noncer ses confr\u00e8res \u00e9crivains. La maison abrite aujourd&#039;hui un petit mus\u00e9e d\u00e9di\u00e9 aux \u00e9crivains g\u00e9orgiens opprim\u00e9s, avec photographies, lettres et premi\u00e8res \u00e9ditions. La collection n&#039;est pas exhaustive. Elle ne pouvait l&#039;\u00eatre. Mais son existence est une forme de refus \u2013 contre le silence, contre l&#039;an\u00e9antissement.<\/p>\n<p>Ces institutions \u2013 mus\u00e9es d&#039;ethnographie, de beaux-arts, de po\u00e9sie et d&#039;histoire \u2013 font plus qu&#039;exposer. Elles t\u00e9moignent. Elles occupent un terrain d&#039;entente d\u00e9licat entre comm\u00e9moration et continuit\u00e9, pr\u00e9sentant la G\u00e9orgie non pas comme une identit\u00e9 fig\u00e9e, mais comme une succession de contextes accumul\u00e9s\u00a0: antique, imp\u00e9rial, sovi\u00e9tique, post-sovi\u00e9tique. Elles incarnent aussi une contradiction\u00a0: l&#039;impulsion \u00e0 la pr\u00e9servation est souvent plus forte l\u00e0 o\u00f9 les ruptures ont \u00e9t\u00e9 fr\u00e9quentes.<\/p>\n<p>Les mus\u00e9es de Tbilissi semblent rarement chor\u00e9graphi\u00e9s. L&#039;\u00e9clairage est incoh\u00e9rent. Les descriptions s&#039;interrompent parfois au milieu d&#039;une phrase. Le contr\u00f4le de la temp\u00e9rature est ambitieux. Mais ces imperfections n&#039;occultent pas la valeur des \u0153uvres expos\u00e9es. Au contraire, elles soulignent l&#039;effort fourni. Dans une r\u00e9gion marqu\u00e9e par l&#039;instabilit\u00e9 politique et les contraintes \u00e9conomiques, l&#039;entretien d&#039;un mus\u00e9e est en soi une position culturelle.<\/p>\n<p>Les visiteurs habitu\u00e9s aux institutions \u00e9l\u00e9gantes trouveront peut-\u00eatre l&#039;exp\u00e9rience d\u00e9cousue. Mais ceux qui s&#039;y int\u00e9ressent avec attention se retrouveront entra\u00een\u00e9s dans un rythme diff\u00e9rent\u00a0: un rythme o\u00f9 le patrimoine n&#039;est pas perform\u00e9 mais habit\u00e9, o\u00f9 l&#039;objet importe moins que sa survie, et o\u00f9 l&#039;histoire est moins une exposition qu&#039;une condition d&#039;\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00c0 Tbilissi, l&#039;architecture de la m\u00e9moire est aussi celle de la perte. Mais elle n&#039;est pas \u00e9l\u00e9giaque. Elle est active, contingente, continue.<\/p>\n<h2>Se d\u00e9placer \u00e0 Tbilissi en m\u00e9tro, en marshrutka et \u00e0 pied<\/h2>\n<p>Se d\u00e9placer \u00e0 Tbilissi est un exercice d&#039;ajustement, non seulement en termes de direction, mais aussi de temp\u00e9rament. La ville ne se d\u00e9ploie pas en lignes droites ni selon des rythmes ponctuels. On ne se d\u00e9place pas ici au sens standardis\u00e9 du terme, mais plut\u00f4t en n\u00e9gociant avec le temps, l&#039;espace, la m\u00e9t\u00e9o et l&#039;\u00e9lasticit\u00e9 incalculable des infrastructures. Les transports en commun \u00e0 Tbilissi sont improvis\u00e9s, semi-pr\u00e9visibles et profond\u00e9ment d\u00e9pendants des codes flous du savoir local.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de ce r\u00e9seau se trouve le m\u00e9tro de Tbilissi, un syst\u00e8me \u00e0 deux lignes inaugur\u00e9 en 1966, typique de l&#039;urbanisme sovi\u00e9tique\u00a0: profond, durable et symbolique. L&#039;architecture de nombreuses stations refl\u00e8te la clart\u00e9 id\u00e9ologique de l&#039;\u00e9poque \u2013 larges couloirs de marbre, lustres, embl\u00e8mes d&#039;\u00c9tat \u2013 mais aujourd&#039;hui, cette esth\u00e9tique se superpose \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s plus quotidiennes\u00a0: panneaux LED, syst\u00e8mes de paiement sans contact et flux et reflux des \u00e9tudiants, des vendeurs et des travailleurs de nuit. Les trains circulent de 6\u00a0h du matin \u00e0 minuit, m\u00eame si, en pratique, les derniers d\u00e9parts peuvent avoir lieu d\u00e8s 23\u00a0h, selon la station.<\/p>\n<p>Le r\u00e9seau de m\u00e9tro, bien que limit\u00e9 en termes de couverture, reste le moyen le plus efficace de traverser l&#039;\u00e9talement urbain. Les lignes rouge et verte se croisent sur la place de la gare (Sadguris Moedani), qui abrite \u00e0 la fois la gare centrale et un march\u00e9 souterrain bond\u00e9. La plupart des panneaux sont bilingues, g\u00e9orgien et anglais, mais la prononciation, surtout pour ceux qui ne connaissent pas l&#039;alphabet g\u00e9orgien, reste probl\u00e9matique. Les habitants, surtout les plus \u00e2g\u00e9s, parlent g\u00e9orgien et russe\u00a0; l&#039;anglais est plus courant chez les jeunes passagers. Les plans \u00e9tant souvent absents \u00e0 l&#039;int\u00e9rieur des wagons, il est recommand\u00e9 d&#039;en imprimer un exemplaire ou d&#039;utiliser une application mobile. Les wagons eux-m\u00eames sont diff\u00e9rents\u00a0: certains sont \u00e9quip\u00e9s de ports USB, d&#039;autres vibrent encore avec leurs ferrures d&#039;origine.<\/p>\n<p>En dehors du m\u00e9tro, les bus constituent les art\u00e8res principales de la ville. Plus r\u00e9cents que les trains, peints en vert et bleu vifs, ils sont de plus en plus num\u00e9ris\u00e9s. Les arr\u00eats sont signal\u00e9s par des panneaux \u00e9lectroniques affichant les arriv\u00e9es en g\u00e9orgien et en anglais. Cependant, le syst\u00e8me est loin d&#039;\u00eatre fluide. Les trajets sont longs et tortueux. De nombreux panneaux aux fen\u00eatres des bus restent en g\u00e9orgien, et tous les chauffeurs ne s&#039;arr\u00eatent pas sans \u00eatre signal\u00e9s. L&#039;acc\u00e8s est autoris\u00e9 par n&#039;importe quelle porte, et les usagers pr\u00e9sentent leur carte Metromoney \u2013 achet\u00e9e moyennant une somme modique dans n&#039;importe quelle station de m\u00e9tro \u2013 pour valider leur trajet. Le tarif est d&#039;un lari, avec des correspondances gratuites en 90 minutes, quel que soit le type de v\u00e9hicule.<\/p>\n<p>Pourtant, le moyen de transport en commun le plus original est la marshrutka, ou minibus. Ces fourgonnettes am\u00e9nag\u00e9es desservent aussi bien les lignes intra-urbaines que r\u00e9gionales. Leur syst\u00e8me de num\u00e9rotation diff\u00e8re de celui des lignes de bus officielles, et les informations affich\u00e9es sur leur pare-brise sont souvent trop vagues pour \u00eatre utiles sans connaissance contextuelle. \u00ab Vake \u00bb, par exemple, peut indiquer une direction g\u00e9n\u00e9rale plut\u00f4t qu&#039;une rue pr\u00e9cise. Les usagers s&#039;adressent aux marshrutkas \u00e0 leur guise, les appellent lorsqu&#039;ils souhaitent s&#039;arr\u00eater \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement en criant \u00ab gaacheret \u00bb \u2013 et remettent de l&#039;argent au chauffeur, parfois remis par l&#039;interm\u00e9diaire d&#039;autres passagers. La culture des marshrutkas est celle de l&#039;\u00e9conomie et du consentement tacite\u00a0: peu de conversations, peu de r\u00e9confort, mais un accord tacite sur le fonctionnement du syst\u00e8me, \u00e0 peine.<\/p>\n<p>Les limites des marshrutkas sont nombreuses \u2013 surpopulation, manque d&#039;a\u00e9ration et entretien irr\u00e9gulier \u2013 mais elles restent indispensables, notamment dans les zones mal desservies par le m\u00e9tro. Pour les habitants des quartiers p\u00e9riph\u00e9riques ou des quartiers informels, les marshrutkas constituent le seul lien fiable avec le c\u0153ur \u00e9conomique de la ville. Elles sont, de fait, les v\u00e9ritables art\u00e8res de la vie p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Les taxis, autrefois informels et sans compteur, sont devenus plus r\u00e9glement\u00e9s avec l&#039;essor des applications de VTC comme Bolt, Yandex.Taxi et Maxim. Ces services sont peu co\u00fbteux par rapport aux standards internationaux, souvent moins d&#039;un lari par kilom\u00e8tre, et particuli\u00e8rement pratiques pour les d\u00e9placements en groupe ou lorsque les transports en commun sont \u00e0 l&#039;arr\u00eat pour la nuit. Pourtant, malgr\u00e9 ces applications, les habitudes locales persistent. Les chauffeurs peuvent s&#039;arr\u00eater pour demander leur chemin aux pi\u00e9tons ou changer d&#039;itin\u00e9raire sans pr\u00e9venir pour \u00e9viter les embouteillages, les nids-de-poule ou les fermetures de routes informelles. Le GPS est utilis\u00e9 avec souplesse. La n\u00e9gociation reste une comp\u00e9tence pr\u00e9cieuse.<\/p>\n<p>La marche reste peut-\u00eatre la fa\u00e7on la plus intime, quoique la moins pr\u00e9visible, de d\u00e9couvrir Tbilissi. La ville n&#039;est pas uniform\u00e9ment pi\u00e9tonne. Les trottoirs sont irr\u00e9guliers, voire inexistants, dans de nombreux quartiers, fr\u00e9quemment obstru\u00e9s par des voitures en stationnement, des meubles de caf\u00e9 ou des d\u00e9bris de construction. Des passages pi\u00e9tons existent, mais le respect des droits de passage est in\u00e9gal\u00a0; de nombreux automobilistes les prennent pour des suggestions. Pourtant, la marche offre ce qu&#039;aucun autre mode de transport ne peut offrir\u00a0: l&#039;exp\u00e9rience directe de la vie texturale de la ville. On navigue dans la topographie des sens\u00a0: la pierre sous les pieds, la fum\u00e9e de tabac dans l&#039;air, le brouhaha des tables de caf\u00e9, les odeurs de coriandre, de diesel et de lessive.<\/p>\n<p>Certains quartiers \u2013 Sololaki, Mtatsminda, le Vieux Tbilissi \u2013 r\u00e9v\u00e8lent leurs subtilit\u00e9s \u00e0 pied. Leurs ruelles \u00e9troites et leurs escaliers raides sont inaccessibles aux v\u00e9hicules et passent inaper\u00e7us aux bus. Marcher ici n&#039;est pas seulement un moyen de transport, mais une rencontre\u00a0: avec une architecture improvis\u00e9e, avec des chiens errants se pr\u00e9lassant au soleil sur le b\u00e9ton chaud, avec un voisin partageant des noix dans un seau perch\u00e9 sur un rebord de fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Le v\u00e9lo, autrefois quasi inexistant, gagne lentement du terrain. Des pistes cyclables d\u00e9di\u00e9es ont fait leur apparition dans des quartiers comme Vake et Saburtalo. Qari, une entreprise locale de mobilit\u00e9, propose des locations de v\u00e9los via une application, bien que l&#039;interface utilisateur et les syst\u00e8mes de paiement privil\u00e9gient les r\u00e9sidents plut\u00f4t que les visiteurs de passage. Une carte cyclable s\u00e9curis\u00e9e, g\u00e9r\u00e9e par la communaut\u00e9, tente de rep\u00e9rer les itin\u00e9raires les plus praticables de la ville, mais les conditions restent loin d&#039;\u00eatre id\u00e9ales. Les automobilistes sont peu habitu\u00e9s au partage des voies et le rev\u00eatement des routes peut \u00eatre impr\u00e9visible. N\u00e9anmoins, le v\u00e9lo offre une agilit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e aux heures de pointe et est de plus en plus adopt\u00e9 par les \u00e9tudiants, les \u00e9cologistes et quelques usagers motiv\u00e9s.<\/p>\n<p>Les entreprises de location de scooters, comme Bolt, Bird et Qari, ont prolif\u00e9r\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Leur pr\u00e9sence est particuli\u00e8rement visible dans les zones centrales, o\u00f9 les scooters se regroupent pr\u00e8s des sites touristiques ou des lieux de vie nocturne. Comme pour le v\u00e9lo, leur utilisation reste limit\u00e9e par le manque d&#039;infrastructures et la culture routi\u00e8re locale. Des ambigu\u00eft\u00e9s juridiques subsistent \u00e9galement\u00a0: le port du casque est rare, les zones pi\u00e9tonnes sont in\u00e9galement respect\u00e9es et la couverture d&#039;assurance est floue. N\u00e9anmoins, pour les courtes distances et par beau temps, les scooters constituent une solution de mobilit\u00e9 rapide, quoique fragile.<\/p>\n<p>La voiture, bien qu&#039;omnipr\u00e9sente, est souvent le moyen le moins efficace de se d\u00e9placer en centre-ville. Le stationnement est rare et chaotique. Des agents de stationnement informels, v\u00eatus de gilets r\u00e9fl\u00e9chissants, surgissent de nulle part pour guider les automobilistes dans des places dangereusement \u00e9troites en \u00e9change d&#039;un petit pourboire. La r\u00e9glementation est appliqu\u00e9e avec laxisme et le stationnement en double file est fr\u00e9quent. Pour ceux qui ne connaissent pas le terrain, les erreurs de guidage GPS sont fr\u00e9quentes, surtout dans les quartiers enchev\u00eatr\u00e9s des collines o\u00f9 les rues se r\u00e9tr\u00e9cissent en escaliers.<\/p>\n<p>Et pourtant, la mobilit\u00e9 \u00e0 Tbilissi est moins une question de rapidit\u00e9 que de r\u00e9silience. La ville ne privil\u00e9gie pas l&#039;efficacit\u00e9. Elle ne garantit pas la ponctualit\u00e9. Elle exige patience, adaptabilit\u00e9 et capacit\u00e9 \u00e0 faire face aux impr\u00e9vus. Les itin\u00e9raires sont flexibles. Les horaires sont approximatifs. Mais sous cette irr\u00e9gularit\u00e9 se cache une constance plus profonde\u00a0: le mouvement continue, quels que soient les obstacles. Chacun trouve sa voie.<\/p>\n<p>Tbilissi enseigne \u00e0 ses visiteurs non pas comment se d\u00e9placer, mais comment \u00eatre en route\u00a0: observer, attendre, s\u2019adapter. C\u2019est une ville qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019automatisation. Chaque voyage est une r\u00e9p\u00e9tition de la n\u00e9gociation humaine.<\/p>\n<h2>March\u00e9s et monuments : l\u00e0 o\u00f9 le commerce rencontre la m\u00e9moire<\/h2>\n<p>Le c\u0153ur \u00e9conomique de Tbilissi ne se d\u00e9finit pas par des gratte-ciel ou des centres commerciaux aux fa\u00e7ades de verre, mais par des lieux o\u00f9 transactions et m\u00e9moire se croisent\u00a0: ses march\u00e9s, ses monuments vieillissants, ses rues o\u00f9 le commerce se pratique encore en plein air. Ces espaces refl\u00e8tent le rythme particulier de la ville\u00a0: ni fr\u00e9n\u00e9tique ni statique, mais constamment actif, \u00e9voluant \u00e0 un rythme d\u00e9termin\u00e9 davantage par une logique sociale qu&#039;\u00e9conomique.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette dynamique se trouve le bazar Dezerter, un complexe tentaculaire et chaotique adjacent \u00e0 la place de la Gare. Nomm\u00e9 en hommage aux d\u00e9serteurs de l&#039;arm\u00e9e russe du XIXe si\u00e8cle qui y vendaient autrefois leur mat\u00e9riel, le march\u00e9 propose aujourd&#039;hui tout le reste\u00a0: fruits et l\u00e9gumes, \u00e9pices, produits laitiers, viande, outils, v\u00eatements, contrefa\u00e7ons d&#039;\u00e9lectronique, seaux et DVD pirat\u00e9s. L&#039;entr\u00e9e est incoh\u00e9rente. On y arrive par instinct ou par la force des choses, descendant dans un r\u00e9seau d&#039;auvents et d&#039;\u00e9tals, de passages et d&#039;ombres.<\/p>\n<p>Chez Dezerter, langue, parfum et texture s&#039;entrechoquent. Les vendeurs s&#039;expriment en g\u00e9orgien, en russe, en az\u00e9ri et en arm\u00e9nien. Des pyramides de tomates scintillent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de barriques de jonjoli marin\u00e9. Dans une all\u00e9e, coriandre et estragon sont entass\u00e9es \u00e0 pleines mains\u00a0; dans une autre, des tranches de viande crue pendent derri\u00e8re des b\u00e2ches en plastique. Le sol est irr\u00e9gulier. L&#039;air, surtout en \u00e9t\u00e9, s&#039;\u00e9paissit sous l&#039;effet de la chaleur et de la fermentation. Les prix sont n\u00e9gociables, mais le rituel compte plus que la r\u00e9duction. Un hochement de t\u00eate, un \u00e9chantillon, un commentaire partag\u00e9 sur la m\u00e9t\u00e9o ou la politique\u00a0: ici, le commerce est une chor\u00e9graphie sociale.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#039;ext\u00e9rieur du hall principal, de plus petits march\u00e9s s&#039;\u00e9tendent dans les rues environnantes. Des vendeurs informels bordent le trottoir avec des caisses en plastique et des chiffons, proposant des baies dans des gobelets en plastique, du vin maison dans des bouteilles de soda recycl\u00e9es ou des chaussettes rang\u00e9es par couleur et par taille. Des femmes \u00e2g\u00e9es vendent des herbes aromatiques de leur jardin. Des hommes vendent des t\u00e9l\u00e9phones portables d&#039;occasion sur des stands improvis\u00e9s faits de caisses et de carton. Il n&#039;y a pas de zonage, pas de distinction entre commerce l\u00e9gal et informel. Tout est provisoire, et pourtant parfaitement familier.<\/p>\n<p>D&#039;autres march\u00e9s poss\u00e8dent leurs propres caisses. Le march\u00e9 du Pont Sec, situ\u00e9 le long de la rivi\u00e8re Mtkvari, pr\u00e8s de l&#039;avenue Roustav\u00e9li, est depuis longtemps le centre des antiquit\u00e9s informelles de Tbilissi. \u00c0 l&#039;origine un march\u00e9 aux puces de l&#039;\u00e9poque sovi\u00e9tique, il allie aujourd&#039;hui nostalgie, utilit\u00e9 et provenance douteuse. Le week-end, les vendeurs \u00e9talent leurs marchandises sur des couvertures ou des tables branlantes\u00a0: appareils photo vintage, m\u00e9dailles sovi\u00e9tiques, figurines en porcelaine, miniatures persanes, gramophones, couteaux, ic\u00f4nes peintes \u00e0 la main et livres \u00e9parpill\u00e9s en cyrillique. Certains objets sont des souvenirs de famille. D&#039;autres, des vestiges du kitsch sovi\u00e9tique produits en s\u00e9rie. Peu sont \u00e9tiquet\u00e9s\u00a0; la plupart sont vendus avec des r\u00e9cits rudimentaires qui peuvent correspondre ou non \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Le march\u00e9 est autant un mus\u00e9e de la m\u00e9moire priv\u00e9e qu&#039;un lieu d&#039;\u00e9changes. Les visiteurs n&#039;ach\u00e8tent pas toujours. Ils fl\u00e2nent, inspectent, questionnent. Les objets passent par de multiples significations avant de changer de mains. Une cuill\u00e8re en argent peut avoir appartenu \u00e0 une grand-m\u00e8re, ou \u00e0 personne. Une pile de cartes postales des ann\u00e9es 1970 pourrait \u00eatre tout ce qui reste d&#039;une station baln\u00e9aire disparue. Le marchandage est de mise, mais sans agressivit\u00e9. Les vendeurs, souvent des hommes d&#039;\u00e2ge m\u00fbr, parlent plusieurs langues\u00a0: g\u00e9orgien, russe, un peu d&#039;allemand ou d&#039;anglais. Leurs histoires font partie du prix.<\/p>\n<p>Non loin de l\u00e0, le Tbilissi Mall et le complexe East Point, deux centres commerciaux rutilants en p\u00e9riph\u00e9rie de la ville, offrent un mod\u00e8le commercial contrast\u00e9. Climatis\u00e9s, de marque et \u00e0 l&#039;agencement algorithmique, ils s&#039;adressent \u00e0 une classe moyenne en pleine expansion. Ces centres commerciaux abritent des franchises internationales, des cin\u00e9mas multiplex et des parkings de la taille de petits villages. Leur architecture est post-fonctionnelle, interchangeable avec celle de Varsovie, Duba\u00ef ou Belgrade. Pour certains G\u00e9orgiens, ces espaces repr\u00e9sentent commodit\u00e9 et modernit\u00e9\u00a0; pour d&#039;autres, ils sont st\u00e9riles, \u00e9loign\u00e9s de l&#039;intimit\u00e9 sociale du commerce local. Ils ne d\u00e9finissent pas encore l&#039;\u00e2me de Tbilissi, mais ils marquent l&#039;\u00e9volution des aspirations de la ville.<\/p>\n<p>Entre ces p\u00f4les \u2013 bazar et centre commercial \u2013 se trouvent les petits commerces de quartier de Tbilissi\u00a0: sakhli et magazia, des boutiques de plain-pied qui animent la vie locale. On y vend du pain, des cigarettes, des allumettes, des sodas, de l&#039;huile de tournesol et des billets de loterie. Nombre d&#039;entre eux fonctionnent avec peu d&#039;affichage, misant sur la familiarit\u00e9 de la communaut\u00e9. On envoie les enfants acheter du vinaigre ou du sel. Les retrait\u00e9s s&#039;attardent sur les ragots. Les prix ne sont pas toujours comp\u00e9titifs, mais la pr\u00e9sence humaine est gratuite.<\/p>\n<p>\u00c0 Tbilissi, le commerce, qu&#039;il soit ancien ou improvis\u00e9, se d\u00e9tache rarement de l&#039;\u00e9motionnel. Acheter de la nourriture n&#039;est jamais une simple acquisition. C&#039;est un dialogue. Un vendeur au march\u00e9 vous demandera d&#039;o\u00f9 vous venez, commentera votre prononciation, vous proposera une tranche de pomme ou une poign\u00e9e de haricots \u00e0 go\u00fbter. Un faux pas \u2013 toucher un fruit sans permission, tenter de marchander trop t\u00f4t \u2013 peut vous valoir un froncement de sourcils, mais il s&#039;agit presque toujours d&#039;une correction plut\u00f4t que d&#039;une r\u00e9primande. L&#039;\u00e9tiquette est de mise, m\u00eame dans le chaos.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des march\u00e9s, les monuments ponctuent l&#039;\u00e9conomie m\u00e9morielle de la ville. La Chronique de G\u00e9orgie, perch\u00e9e sur une colline pr\u00e8s de la mer de Tbilissi, est l&#039;une des \u0153uvres publiques les moins visit\u00e9es de la ville, mais pourtant monumentale. Con\u00e7ue par Zurab Tsereteli et commenc\u00e9e dans les ann\u00e9es 1980, elle demeure inachev\u00e9e mais saisissante. De gigantesques colonnes de basalte, hautes de vingt m\u00e8tres chacune, sont sculpt\u00e9es de sc\u00e8nes de l&#039;histoire g\u00e9orgienne et de r\u00e9cits bibliques. Le site est souvent vide, \u00e0 l&#039;exception de quelques mariages ou de photographes solitaires. Son \u00e9chelle \u00e9clipse le spectateur. Son symbolisme tente une synth\u00e8se\u00a0: \u00c9tat et \u00c9critures, rois et crucifixions.<\/p>\n<p>Plus pr\u00e8s du centre-ville, des monuments comm\u00e9morant les traumatismes et les triomphes du XXe si\u00e8cle pars\u00e8ment le paysage. Le m\u00e9morial de la trag\u00e9die du 9 avril, o\u00f9 des manifestants pacifiques pro-ind\u00e9pendance furent tu\u00e9s par les troupes sovi\u00e9tiques en 1989, se dresse pr\u00e8s du Parlement. Il est simple, sans sentimentalisme\u00a0: une pierre noire et basse, grav\u00e9e des noms et de la date. Des fleurs y sont d\u00e9pos\u00e9es sans fanfare. Ce n&#039;est pas un site touristique, mais un axe civique.<\/p>\n<p>Le rapport de Tbilissi \u00e0 la m\u00e9moire est fa\u00e7onn\u00e9 par l&#039;accumulation, et non par la conservation. Le pass\u00e9 n&#039;est pas conditionn\u00e9. Il coexiste avec le pr\u00e9sent \u2013 \u200b\u200bsouvent maladroitement, parfois invisiblement, mais toujours avec insistance. Vous achetez des tomates pr\u00e8s des ruines d&#039;une \u00e9glise arm\u00e9nienne. Vous parcourez les livres sur une place portant le nom d&#039;un g\u00e9n\u00e9ral ayant chang\u00e9 d&#039;all\u00e9geance. Vous garez votre voiture pr\u00e8s des fondations d&#039;une forteresse. La ville n&#039;exige pas que vous remarquiez ces intersections. Mais si vous le faites, l&#039;exp\u00e9rience s&#039;en trouve plus intense.<\/p>\n<p>Ici, march\u00e9s et monuments ne s&#039;opposent pas. Ils \u00e9voluent sur le m\u00eame continuum. Tous deux s&#039;int\u00e9ressent \u00e0 la pr\u00e9servation \u2013 non pas de l&#039;ambre, mais de son usage. Objets, espaces et r\u00e9cits circulent non pas isol\u00e9ment, mais en relation. \u00c0 Tbilissi, la m\u00e9moire n&#039;est pas une possession. C&#039;est une transaction publique.<\/p>\n<h2>Vignobles, caves et continuit\u00e9 de l&#039;hospitalit\u00e9 g\u00e9orgienne<\/h2>\n<p>En G\u00e9orgie, le vin n&#039;est pas un produit. C&#039;est une lign\u00e9e. Un h\u00e9ritage transmis par l&#039;argile, les gestes, les rituels, le rythme des paroles autour d&#039;une table. Tbilissi, bien que n&#039;\u00e9tant pas une r\u00e9gion viticole en soi, reste indissociable de ce continuum. La capitale absorbe, refl\u00e8te et diffuse les anciennes traditions vinicoles du pays, fa\u00e7onn\u00e9es non par la nouveaut\u00e9 ou les tendances du march\u00e9, mais par une m\u00e9moire aussi profonde que le terroir lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Des preuves arch\u00e9ologiques confirment que la viticulture en G\u00e9orgie remonte \u00e0 au moins 8\u00a0000 ans, ce qui en fait l&#039;une des plus anciennes cultures viticoles connues au monde. Il ne s&#039;agit pas d&#039;une banalit\u00e9 acad\u00e9mique, mais d&#039;une conception nationale. Le qvevri, un grand r\u00e9cipient en terre cuite enterr\u00e9 pour la fermentation et le vieillissement du vin, est au c\u0153ur de cette tradition. Sa forme, sa fonction et son r\u00f4le spirituel sont rest\u00e9s quasiment inchang\u00e9s depuis le N\u00e9olithique. Le processus est organique, au sens propre\u00a0: le jus, les peaux, les rafles et les p\u00e9pins fermentent ensemble dans le qvevri pendant plusieurs mois avant d&#039;\u00eatre clarifi\u00e9s. Ce qui en r\u00e9sulte n&#039;est pas seulement du vin, mais l&#039;expression physique du terroir qui l&#039;a produit.<\/p>\n<p>\u00c0 Tbilissi, ce lien \u00e0 la terre se manifeste dans des lieux aussi bien c\u00e9r\u00e9moniels que domestiques. Bars \u00e0 vin et caves pars\u00e8ment les vieux quartiers \u2013 certains construits sur mesure, d&#039;autres r\u00e9am\u00e9nag\u00e9s dans d&#039;anciennes \u00e9curies, des sous-sols ou des entrep\u00f4ts d\u00e9saffect\u00e9s. \u00c0 Sololaki et Avlabari, on peut descendre des marches de pierre jusqu&#039;\u00e0 des caves \u00e9clair\u00e9es \u00e0 la bougie, dont les murs exhalent encore la fra\u00eecheur des si\u00e8cles. Ces \u00e9tablissements ne sont pas anonymes. Ils portent des noms \u2013 de familles, de villages, de c\u00e9pages \u2013 et portent souvent l&#039;empreinte d&#039;une ou deux personnes qui supervisent chaque \u00e9tape, du pressurage au coulage.<\/p>\n<p>Gvino Underground, pr\u00e8s de la place de la Libert\u00e9, est largement reconnu comme le premier bar \u00e0 vins naturels de la ville. Il reste une r\u00e9f\u00e9rence\u00a0: arcades basses, sols teint\u00e9s de qvevri, \u00e9tag\u00e8res garnies de bouteilles non filtr\u00e9es venues de toute la G\u00e9orgie, chacune ayant une histoire. Le personnel parle du vin non pas en termes de note ou de corps, mais de climat, d&#039;altitude, de vendanges. Nombre d&#039;entre eux sont eux-m\u00eames vignerons. Ici, peu de pr\u00e9tention, seulement un engagement envers le vin comme narrateur. On peut proposer \u00e0 un client un Kisi de Kakh\u00e9tie, un vin ambr\u00e9 si tannique qu&#039;il frise l&#039;aust\u00e9rit\u00e9, ou un d\u00e9licat Chinuri de Kartli\u00a0\u2013 chaque verre \u00e9tant servi avec la conviction implicite que le buveur fait d\u00e9sormais partie de son histoire.<\/p>\n<p>La vari\u00e9t\u00e9 des c\u00e9pages cultiv\u00e9s en G\u00e9orgie est impressionnante. On compte plus de 500 c\u00e9pages end\u00e9miques, dont une quarantaine sont encore cultiv\u00e9s. Le saperavi, profond et robuste, constitue la base de nombreux vins rouges. Le rkatsiteli, polyvalent et expressif, est \u00e0 la base d&#039;innombrables vins ambr\u00e9s et blancs. Des c\u00e9pages moins connus comme le tavkveri, le shavkapito et le tsolikouri offrent un caract\u00e8re plus r\u00e9gional, souvent li\u00e9 \u00e0 des microclimats sp\u00e9cifiques et \u00e0 des pratiques ancestrales.<\/p>\n<p>Ce qui distingue la culture viticole g\u00e9orgienne de ses homologues europ\u00e9ennes n&#039;est pas seulement le raisin, mais le cadre dans lequel il est consomm\u00e9. Le supra, festin ritualis\u00e9, demeure le cadre principal du r\u00f4le social du vin. Dirig\u00e9 par un tamada \u2013 un ma\u00eetre de c\u00e9r\u00e9monie dot\u00e9 d&#039;un talent rh\u00e9torique remarquable \u2013, le supra se d\u00e9roule sur plusieurs heures, structur\u00e9 par une s\u00e9rie de toasts\u00a0: \u00e0 la paix, aux anc\u00eatres, au moment pr\u00e9sent, aux morts. Le vin n&#039;est jamais bu \u00e0 la h\u00e2te ou dans l&#039;isolement. Chaque toast est un moment de parole, et chaque gorg\u00e9e, un geste d&#039;intention partag\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 la maison, le supra peut \u00eatre improvis\u00e9 ou \u00e9labor\u00e9. Au restaurant, il est souvent demand\u00e9 pour les c\u00e9l\u00e9brations \u2013 mariages, r\u00e9unions, comm\u00e9morations. Dans les deux cas, le vin unit les participants, non pas comme divertissement, mais comme invocation. Le tamada n&#039;est pas seulement un h\u00f4te, mais un r\u00e9ceptacle de la m\u00e9moire collective, improvisant po\u00e9sie et philosophie \u00e0 chaque toast. Un bon tamada ne boit pas en premier, mais en dernier. Il attend que le dernier invit\u00e9 ait lev\u00e9 son verre, garantissant ainsi la concentration collective.<\/p>\n<p>Plusieurs restaurants de Tbilissi s&#039;attachent \u00e0 pr\u00e9server cette exp\u00e9rience pour leurs clients. Dans des restaurants ethnographiques comme Salobie Bia ou Shavi Lomi, les plats sont associ\u00e9s non seulement au vin, mais aussi \u00e0 l&#039;identit\u00e9 r\u00e9gionale. Haricots de Racha, porc fum\u00e9 de Samegrelo, pain de ma\u00efs de Gourie\u00a0: tous servis dans des tons de terre cuite ou de bois, dans des salles \u00e9voquant des int\u00e9rieurs de ferme ou des salons urbains. Le vin, ici, est \u00e0 la fois un compl\u00e9ment et un point d&#039;ancrage. Le personnel est souvent form\u00e9 pour expliquer les c\u00e9pages avec soin, soulignant les diff\u00e9rences entre les vins ambr\u00e9s \u00e9lev\u00e9s en qvevri et leurs homologues europ\u00e9ens plus r\u00e9cents.<\/p>\n<p>Dans certains endroits, la production de vin se fait sur place. Des caves urbaines ont vu le jour \u00e0 Tbilissi et dans ses environs\u00a0: de petites exploitations, souvent familiales, cultivent le raisin hors de la ville et le font fermenter dans des garages, des hangars ou des caves am\u00e9nag\u00e9s. Ces espaces brouillent souvent la fronti\u00e8re entre production et performance. Un invit\u00e9 peut se voir proposer une d\u00e9gustation debout pr\u00e8s d&#039;une cuve en fermentation. Un cousin peut surgir de l&#039;arri\u00e8re-salle pour chanter une chanson folklorique. Le pain peut \u00eatre rompu sur un coup de t\u00eate, le fromage coup\u00e9 sans c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ces espaces am\u00e9nag\u00e9s, le vin continue de servir d&#039;hospitalit\u00e9. Un invit\u00e9 arrivant chez soi, surtout dans les quartiers anciens, se verra probablement offrir du vin sans pr\u00e9ambule. La bouteille peut \u00eatre sans \u00e9tiquette, tir\u00e9e d&#039;une carafe en plastique, ambr\u00e9e et l\u00e9g\u00e8rement trouble. Ce n&#039;est pas un d\u00e9faut, mais un signe d&#039;intimit\u00e9. Le vin est fait maison, souvent press\u00e9 par des proches pendant la saison des vendanges, et partag\u00e9 non pas comme un inventaire, mais comme une continuit\u00e9. Refuser n&#039;est pas impoli, mais cela marque une appartenance. Accepter, c&#039;est entrer dans le cercle, ne serait-ce que bri\u00e8vement.<\/p>\n<p>Pour ceux qui cherchent \u00e0 comprendre ce rythme plus profond, la proximit\u00e9 de Tbilissi avec la Kakh\u00e9tie, premi\u00e8re r\u00e9gion viticole du pays, offre un contexte plus pr\u00e9cis. Des excursions d&#039;une journ\u00e9e ou de plusieurs jours dans des villages comme Sighnaghi, Telavi ou Kvareli permettent de visiter des vignobles et d&#039;assister \u00e0 des ateliers de qvevri. Mais c&#039;est \u00e0 Tbilissi que converge la mosa\u00efque de ces traditions. Ici, on peut d\u00e9guster du Saperavi dans un appartement de l&#039;\u00e8re sovi\u00e9tique transform\u00e9 en galerie, ou partager du Rkatsiteli avec des inconnus sur un toit o\u00f9 les vignes grimpent sur des treilles m\u00e9talliques rouill\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 Tbilissi, le vin n&#039;est pas un luxe. C&#039;est un mode de vie. Il relie l&#039;agriculture \u00e0 la cosmologie, le go\u00fbt au temps, la terre au langage. Qu&#039;il soit filtr\u00e9 ou brut, mis en bouteille ou d\u00e9cant\u00e9 dans une bouteille de soda recycl\u00e9e, il porte en lui le poids des g\u00e9n\u00e9rations qui ont plant\u00e9, press\u00e9, servi et comm\u00e9mor\u00e9.<\/p>\n<h2>Edge et expression\u00a0: vie nocturne, sous-culture et la ville apr\u00e8s la tomb\u00e9e de la nuit<\/h2>\n<p>Alors que la lumi\u00e8re du jour s&#039;estompe sur l&#039;horizon irr\u00e9gulier de Tbilissi, les contours de la ville se modifient au lieu de s&#039;estomper. Les motifs architecturaux \u2013 balcons, d\u00f4mes, tours \u2013 c\u00e8dent la place \u00e0 des silhouettes r\u00e9tro\u00e9clair\u00e9es, tandis que le bourdonnement des commerces diurnes laisse place \u00e0 un rythme plus l\u00e2che et plus syncop\u00e9. Aux heures qui suivent la tomb\u00e9e de la nuit, Tbilissi ne ralentit pas. Elle change de registre. La nuit ici est moins une \u00e9chappatoire au jour qu&#039;une continuation de ses pens\u00e9es inachev\u00e9es \u2013 ses disputes, ses exc\u00e8s, ses d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>La vie nocturne de Tbilissi est structur\u00e9e par l&#039;improvisation. Elle se d\u00e9finit moins par des quartiers ou des appellations que par des r\u00e9seaux\u00a0: artistes, musiciens, \u00e9tudiants et expatri\u00e9s qui \u00e9voluent entre des espaces connus et changeants. La culture nocturne de la ville est poreuse, informelle, profond\u00e9ment sociale, et exprime de plus en plus les tensions et les potentialit\u00e9s qui d\u00e9finissent le pr\u00e9sent g\u00e9orgien post-sovi\u00e9tique, post-pand\u00e9mique et encore fractur\u00e9.<\/p>\n<p>L&#039;embl\u00e8me le plus marquant de l&#039;identit\u00e9 nocturne de Tbilissi reste le Bassiani, un club techno install\u00e9 dans les entrailles b\u00e9tonn\u00e9es de la Dinamo Arena, le plus grand stade de la ville. Un lieu improbable \u2013 une ancienne piscine transform\u00e9e en piste de danse caverneuse \u2013 mais parfaitement embl\u00e9matique de la logique cr\u00e9ative de la ville. Le Bassiani est plus qu&#039;un lieu de spectacle. Depuis sa fondation en 2014, il est devenu une institution culturelle, un lieu de r\u00e9sistance, un laboratoire sonore et, pour beaucoup, un sanctuaire.<\/p>\n<p>Le club s&#039;est fait conna\u00eetre \u00e0 l&#039;international gr\u00e2ce \u00e0 la rigueur de sa programmation, invitant des figures majeures de la musique \u00e9lectronique mondiale tout en cultivant les talents locaux avec le m\u00eame s\u00e9rieux. La musique est exigeante, souvent sombre, non commerciale et ouvertement politique. L&#039;entr\u00e9e est s\u00e9lective, mais pas forc\u00e9ment exclusive\u00a0: l&#039;objectif est de pr\u00e9server l&#039;atmosph\u00e8re, et non d&#039;imposer un \u00e9litisme. Les t\u00e9l\u00e9phones sont d\u00e9conseill\u00e9s. Les photos sont interdites. \u00c0 l&#039;int\u00e9rieur, il se d\u00e9gage une sorte de catharsis collective, orchestr\u00e9e par la lumi\u00e8re, le son et le mouvement.<\/p>\n<p>En 2018, le Bassiani et le Caf\u00e9 Gallery, un autre club dot\u00e9 d&#039;une piste de danse d\u00e9di\u00e9e aux homosexuels, ont \u00e9t\u00e9 perquisitionn\u00e9s par la police lourdement arm\u00e9e, d\u00e9clenchant des manifestations de masse. Organis\u00e9es devant le Parlement, avenue Roustav\u00e9li, ces manifestations ont pris la forme d&#039;une rave en plein air\u00a0: des milliers de personnes ont dans\u00e9, d\u00e9fiant la r\u00e9pression de l&#039;\u00c9tat, revendiquant le droit de se rassembler, de circuler et d&#039;exister. Cet \u00e9pisode a consolid\u00e9 la place de ces clubs dans l&#039;imaginaire politique g\u00e9orgien. Il a \u00e9galement mis en lumi\u00e8re la fragilit\u00e9 du fondement de ces espaces.<\/p>\n<p>D&#039;autres lieux font \u00e9cho \u00e0 cette philosophie \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9chelles. Mtkvarze, install\u00e9 dans un b\u00e2timent de l&#039;\u00e8re sovi\u00e9tique au bord du fleuve, propose une multitude de salles et d&#039;ambiances, m\u00ealant techno, genres exp\u00e9rimentaux et installations visuelles. Khidi, situ\u00e9 sous le pont Vakhushti Bagrationi, adopte une esth\u00e9tique brutaliste et une programmation tout aussi aust\u00e8re. Fabrika, en revanche, est un lieu plus accessible\u00a0: une ancienne usine de couture sovi\u00e9tique reconvertie qui abrite aujourd&#039;hui des bars, des galeries, des espaces de coworking et une auberge, formant une sorte de salon semi-communautaire pour jeunes cr\u00e9atifs, touristes et entrepreneurs. Sa cour est bord\u00e9e de graffitis, de caf\u00e9s et de tabourets fabriqu\u00e9s \u00e0 partir de blocs de b\u00e9ton et de d\u00e9bris industriels \u2013 une esth\u00e9tique volontairement r\u00e9utilis\u00e9e et informelle.<\/p>\n<p>Mais la culture nocturne de Tbilissi ne se limite pas aux clubs. Caf\u00e9s ouverts tard le soir, bars clandestins et lieux underground fa\u00e7onnent les paysages subculturels plus fragment\u00e9s de la ville. \u00c0 Sololaki, des appartements reconvertis font office de salons o\u00f9 se d\u00e9roulent des projections de spoken word, de jazz exp\u00e9rimental ou de films pour un public restreint. Ces rassemblements, souvent sur invitation uniquement et via des r\u00e9seaux priv\u00e9s, restent essentiels au m\u00e9tabolisme culturel de la ville.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne des bars est diversifi\u00e9e et d\u00e9centralis\u00e9e. Semblables \u00e0 des bars de quartier, mais souvent \u00e9tonnamment soign\u00e9s dans leur esprit, ces espaces fonctionnent avec une signal\u00e9tique minimale et un caract\u00e8re maximal. Vino Underground, Amra, 41\u00b0 Art of Drink et Caf\u00e9 Linville expriment chacun une sensibilit\u00e9 diff\u00e9rente\u00a0: vin, litt\u00e9rature, r\u00e9gion, r\u00e9tro. Les boissons sont rarement standardis\u00e9es. Les menus sont souvent manuscrits. La musique peut provenir d&#039;un disque vinyle ou d&#039;une enceinte emprunt\u00e9e. Ces lieux ne sont pas con\u00e7us pour l&#039;\u00e9chelle, mais pour la r\u00e9sonance.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne queer, bien que toujours entrav\u00e9e par le conservatisme soci\u00e9tal et les interventions polici\u00e8res occasionnelles, reste visible avec d\u00e9fi. Le Caf\u00e9 Gallery, malgr\u00e9 ses multiples fermetures et r\u00e9ouvertures, continue d&#039;\u00eatre l&#039;un des rares espaces ouvertement queer de la ville. Les Horoom Nights, organis\u00e9es p\u00e9riodiquement \u00e0 Bassiani, constituent un \u00e9v\u00e9nement sp\u00e9cifiquement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&#039;affirmation LGBTQ+. L&#039;acc\u00e8s \u00e0 ces lieux est g\u00e9r\u00e9 avec pr\u00e9caution\u00a0; la s\u00e9curit\u00e9 et la discr\u00e9tion restent des pr\u00e9occupations majeures. Mais ce qui en \u00e9merge n&#039;est pas marginal\u00a0: il est essentiel, s&#039;inscrivant dans l&#039;expression plus large de l&#039;identit\u00e9 et de la dissidence de la ville.<\/p>\n<p>Ici, une grande partie de la vie nocturne conserve une esth\u00e9tique r\u00e9solument artisanale. Les \u00e9v\u00e9nements sont annonc\u00e9s via Telegram ou Instagram. Les lieux changent. Le paiement peut se faire uniquement en esp\u00e8ces. Les spectacles se d\u00e9roulent dans des entrep\u00f4ts, des usines d\u00e9saffect\u00e9es ou sous des ponts autoroutiers. L&#039;infrastructure est fragile, mais l&#039;intentionnalit\u00e9 est forte. Ces sc\u00e8nes ne sont pas motiv\u00e9es par le profit. Elles sont ancr\u00e9es dans la communaut\u00e9, dans un besoin partag\u00e9 d&#039;expression et de communion dans un contexte d&#039;instabilit\u00e9 \u00e9conomique et d&#039;incertitude politique.<\/p>\n<p>En dehors des enclaves subculturelles, la vie nocturne traditionnelle perdure\u00a0: salons \u00e0 chicha avec \u00e9clairage LED, bars sur les toits avec vue panoramique et tarifs premium, restaurants qui se transforment en pistes de danse \u00e0 mesure que la nuit avance. Ces espaces s&#039;adressent souvent \u00e0 une client\u00e8le diff\u00e9rente \u2013 locaux ais\u00e9s, touristes, expatri\u00e9s \u2013 et reproduisent les tendances mondiales avec une touche g\u00e9orgienne\u00a0: khinkali servi avec des mojitos, techno suivie de remixes pop, Tbilissi pr\u00e9sent\u00e9e comme une \u00ab\u00a0exp\u00e9rience\u00a0\u00bb commercialisable. Ils ne sont ni faux ni inauthentiques. Ils r\u00e9pondent \u00e0 une demande. Mais ils ne d\u00e9finissent pas la nuit.<\/p>\n<p>La vie dans les rues, surtout en \u00e9t\u00e9, se prolonge bien apr\u00e8s minuit. L&#039;avenue Roustav\u00e9li est anim\u00e9e par les \u00e9tudiants et les jeunes couples. Le Pont Sec bourdonne de vendeurs nocturnes et de musiciens improvis\u00e9s. Les skateurs d\u00e9valent la place Orbeliani. Des groupes se rassemblent au bord de la rivi\u00e8re, des bouteilles de vin sont partag\u00e9es dans des gobelets en plastique, de vieilles chansons fredonn\u00e9es en harmonies entrelac\u00e9es. Il n&#039;y a pas de fermeture forc\u00e9e. La ville se calme progressivement, puis reprend son cours.<\/p>\n<p>La nuit \u00e0 Tbilissi est \u00e0 la fois une d\u00e9livrance et une r\u00e9flexion. C&#039;est l\u00e0 que le contr\u00f4le se rel\u00e2che, que les fronti\u00e8res s&#039;\u00e9tendent. Ce n&#039;est pas un moment isol\u00e9 des v\u00e9rit\u00e9s profondes de la ville\u00a0; c&#039;est l\u00e0 que ces v\u00e9rit\u00e9s \u00e9mergent le plus librement\u00a0: improvisation, intimit\u00e9, instabilit\u00e9 et joie. Et lorsque le soleil revient, les traces ne subsistent que par fragments\u00a0: cendriers pleins, empreintes de pas dans la poussi\u00e8re, voix rauques \u00e0 force de chanter.<\/p>\n<p>La nuit \u00e0 Tbilissi ne s&#039;annonce pas. Elle se d\u00e9roule, tout simplement. R\u00e9p\u00e9titivement. \u00c0 contrec\u0153ur. Sans sc\u00e9nario. Et ceux qui y p\u00e9n\u00e8trent avec ouverture d&#039;esprit, qui suivent ses rythmes sans exiger de direction, peuvent y trouver non pas une \u00e9vasion, mais une rencontre.<\/p>\n<h2>Entre ruine et renouveau : gentrification, construction et ville en mutation<\/h2>\n<p>Tbilissi, dans sa forme actuelle, se situe entre fondations et fa\u00e7ade. La ville n&#039;est pas remodel\u00e9e \u00e0 la va-vite, ni abandonn\u00e9e \u00e0 la d\u00e9cadence. Au contraire, elle subit une m\u00e9tamorphose lente et in\u00e9gale \u2013 une architecture de tension o\u00f9 \u00e9chafaudages et silence cohabitent. Chaque quartier porte les traces de cette transition\u00a0: une fen\u00eatre fra\u00eechement vitr\u00e9e au-dessus d&#039;un chambranle de porte en ruine, un h\u00f4tel-boutique \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#039;une carcasse calcin\u00e9e, une fresque murale s&#039;\u00e9panouissant sur un mur vou\u00e9 \u00e0 la d\u00e9molition.<\/p>\n<p>Il ne s&#039;agit pas d&#039;une simple gentrification urbaine. La gentrification implique un vecteur clair\u00a0: de la n\u00e9gligence \u00e0 l&#039;investissement, de la classe ouvri\u00e8re \u00e0 la classe moyenne. La transformation de Tbilissi est plus in\u00e9gale. Elle se fait par \u00e0-coups, fa\u00e7onn\u00e9e autant par l&#039;ambition sp\u00e9culative que par l&#039;instinct esth\u00e9tique ou l&#039;indiff\u00e9rence municipale. Il en r\u00e9sulte un paysage physique et psychologique o\u00f9 le changement semble \u00e0 la fois in\u00e9vitable et irr\u00e9solu.<\/p>\n<p>\u00c0 Sololaki et dans le vieux Tbilissi, les signes sont particuli\u00e8rement \u00e9vidents. Des b\u00e2timents autrefois partag\u00e9s par plusieurs familles \u2013 vestiges de l&#039;habitat communautaire sovi\u00e9tique \u2013 sont aujourd&#039;hui divis\u00e9s, r\u00e9nov\u00e9s ou rebaptis\u00e9s. Des toits-terrasses \u00e9mergent l\u00e0 o\u00f9 se trouvaient autrefois des appentis en t\u00f4le. Les int\u00e9rieurs sont refaits avec des briques apparentes et une d\u00e9coration minimaliste, pr\u00e9sent\u00e9s comme \u00ab authentiques \u00bb mais d\u00e9pouill\u00e9s des improvisations qui les caract\u00e9risaient autrefois. Ces quartiers, riches en architecture du XIXe si\u00e8cle, sont devenus attractifs pour les promoteurs immobiliers qui visent le march\u00e9 du tourisme patrimonial\u00a0: h\u00f4tels aux polices d&#039;\u00e9criture vintage et \u00e0 l&#039;imperfection soign\u00e9e, restaurants aux menus en quatre langues et murs tapiss\u00e9s de samovars.<\/p>\n<p>Pourtant, une grande partie de la restauration reste superficielle. Les ext\u00e9rieurs sont nettoy\u00e9s et retouch\u00e9s, tandis que les probl\u00e8mes de fondations \u2013 fuites de canalisations, c\u00e2blage d\u00e9fectueux, poutres en bois pourries \u2013 restent non r\u00e9solus. Certains immeubles sont achet\u00e9s et laiss\u00e9s \u00e0 l&#039;abandon, d\u00e9tenus comme des investissements par des propri\u00e9taires absents. D&#039;autres sont d\u00e9pouill\u00e9s de leurs locataires par des pressions discr\u00e8tes, des hausses de loyers ou un pur flou juridique. Les r\u00e9sidents qui vivent dans les m\u00eames appartements depuis des g\u00e9n\u00e9rations se retrouvent de plus en plus marginalis\u00e9s, non par d\u00e9cret, mais par d\u00e9rive \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ce d\u00e9placement silencieux, une forme d&#039;expansion plus bruyante se dessine\u00a0: l&#039;essor de tours de luxe et de complexes s\u00e9curis\u00e9s, notamment \u00e0 Saburtalo, Vake et dans la p\u00e9riph\u00e9rie est de la ville. Ces immeubles, souvent hauts de 15 \u00e0 30\u00a0\u00e9tages, apparaissent de mani\u00e8re abrupte, construits \u00e0 toute vitesse, sans planification urbaine coh\u00e9rente. Nombre d&#039;entre eux enfreignent les lois de zonage, d\u00e9passant les limites de hauteur ou empi\u00e9tant sur les espaces verts. Certains sont construits sur des terrains acquis dans des conditions opaques. Rares sont ceux qui offrent des \u00e9quipements publics. Leurs fa\u00e7ades sont habill\u00e9es de verre miroir ou de pierre modulaire, et portent des noms comme \u00ab\u00a0Jardins de Tbilissi\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Tours de l&#039;Axe\u00a0\u00bb \u2013 des noms ambitieux, d\u00e9connect\u00e9s du lieu.<\/p>\n<p>Les chantiers sont permanents\u00a0: camions-citernes gar\u00e9s sur les trottoirs, barres d&#039;armature d\u00e9passant des sols inachev\u00e9s, banderoles promettant \u00ab\u00a0qualit\u00e9 europ\u00e9enne\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vie future\u00a0\u00bb. Des grues pivotent au-dessus de quartiers o\u00f9 les infrastructures \u2013 \u00e9gouts, routes, \u00e9coles \u2013 sont loin de correspondre \u00e0 la densit\u00e9 de population que supposent ces tours. L&#039;essor de la construction est aliment\u00e9 par les transferts de fonds, les achats sp\u00e9culatifs et l&#039;afflux d&#039;investissements \u00e9trangers, notamment en provenance de Russie, d&#039;Iran et, de plus en plus, de nomades num\u00e9riques en qu\u00eate de courts s\u00e9jours.<\/p>\n<p>Pour de nombreux Tbilissiens, ces changements sont d\u00e9sorientants. La ville qu&#039;ils habitent devient moins navigable, moins famili\u00e8re. Des lieux li\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire \u2013 cin\u00e9mas, boulangeries, cours int\u00e9rieures \u2013 disparaissent sans pr\u00e9venir, remplac\u00e9s par des cha\u00eenes de caf\u00e9s ou des fa\u00e7ades beiges. L&#039;espace public se r\u00e9tr\u00e9cit. Les lignes de vue s&#039;estompent. Les collines ne sont plus visibles depuis certaines fen\u00eatres. Le Mtkvari, autrefois bord\u00e9 de talus en pierre et de maisons en bois, est de plus en plus bord\u00e9 de nouveaux lotissements, certains construits sans acc\u00e8s \u00e0 la rivi\u00e8re ni sentier.<\/p>\n<p>La politique gouvernementale offre peu d&#039;orientations coh\u00e9rentes. Les strat\u00e9gies de d\u00e9veloppement urbain sont rarement publi\u00e9es int\u00e9gralement\u00a0; les consultations publiques sont limit\u00e9es ou superficielles. Militants et architectes ont exprim\u00e9 leurs inqui\u00e9tudes, notamment concernant la d\u00e9gradation environnementale et l&#039;effacement culturel. Le projet controvers\u00e9 de Panorama Tbilissi \u2013 un ambitieux complexe de luxe situ\u00e9 pr\u00e8s de la cr\u00eate historique surplombant Sololaki \u2013 a suscit\u00e9 des protestations en raison de son impact visuel et \u00e9cologique. Les critiques affirment que de tels am\u00e9nagements non seulement d\u00e9forment le caract\u00e8re historique de la ville, mais portent \u00e9galement atteinte \u00e0 l&#039;int\u00e9gration organique de l&#039;architecture de Tbilissi \u00e0 sa topographie.<\/p>\n<p>Les espaces verts de la ville sont particuli\u00e8rement vuln\u00e9rables. Les parcs sont envahis par des parkings ou des projets d&#039;embellissement qui effacent la biodiversit\u00e9 au profit d&#039;un am\u00e9nagement paysager uniforme. Des arbres sont abattus sans permis. Des sentiers \u00e0 flanc de colline sont pav\u00e9s. Dans certains cas, des arbres patrimoniaux sont abattus pendant la nuit, leur absence n&#039;\u00e9tant expliqu\u00e9e qu&#039;apr\u00e8s coup. Le Jardin botanique a perdu une partie de sa p\u00e9riph\u00e9rie au profit de constructions adjacentes. Le parc Vake, longtemps refuge contre la densit\u00e9 urbaine, est menac\u00e9 par de nouvelles routes et des am\u00e9nagements le long de sa limite.<\/p>\n<p>Pourtant, malgr\u00e9 tout cela, des voix alternatives persistent. Architectes, artistes et urbanistes ind\u00e9pendants s&#039;efforcent de documenter et de r\u00e9sister aux formes d&#039;effacement les plus flagrantes. Des archives num\u00e9riques de b\u00e2timents menac\u00e9s circulent sur les r\u00e9seaux sociaux. Des graffeurs impriment des rappels au pochoir sur les murs des immeubles\u00a0: \u00ab\u00a0Ceci \u00e9tait une maison\u00a0\u00bb. Des interventions artistiques temporaires r\u00e9utilisent des b\u00e2timents abandonn\u00e9s avant leur d\u00e9molition. De petits collectifs organisent des visites guid\u00e9es, des lectures publiques ou des projets de m\u00e9moire visant \u00e0 cr\u00e9er des r\u00e9cits alternatifs de l&#039;espace.<\/p>\n<p>Tous les changements ne sont pas extractifs. Certaines r\u00e9novations sont men\u00e9es avec soin, pr\u00e9servant les cours int\u00e9rieures, restaurant les balcons en bois sculpt\u00e9 et faisant appel \u00e0 des experts du patrimoine. De nouveaux centres culturels ont \u00e9merg\u00e9 des ruines industrielles. Le complexe Fabrika, malgr\u00e9 sa vocation commerciale, a r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server un esprit de communaut\u00e9 poreuse. D&#039;anciennes usines de Didube et Nadzaladevi abritent d\u00e9sormais des ateliers d&#039;art, des salles de r\u00e9p\u00e9tition et des groupes litt\u00e9raires. Quelques promoteurs se sont associ\u00e9s \u00e0 des historiens locaux pour nommer des rues et des projets d&#039;apr\u00e8s des figures de la culture g\u00e9orgienne, plut\u00f4t que des internationalismes g\u00e9n\u00e9riques.<\/p>\n<p>Pourtant, la tendance g\u00e9n\u00e9rale est \u00e0 la fragmentation. Il n&#039;existe pas de vision unique pour l&#039;avenir de Tbilissi. La ville se trouve plut\u00f4t \u00e0 un carrefour o\u00f9 des forces concurrentes \u2013 patrimoine et capital, m\u00e9moire et utilit\u00e9, r\u00e9glementation et improvisation \u2013 s&#039;entrechoquent sans synth\u00e8se. Il en r\u00e9sulte une forme de palimpseste urbain\u00a0: des couches \u00e9crites et r\u00e9\u00e9crites, jamais totalement effac\u00e9es.<\/p>\n<p>Se promener dans Tbilissi aujourd&#039;hui, c&#039;est d\u00e9couvrir une ville en pleine mutation id\u00e9ologique. Ni fig\u00e9e dans l&#039;histoire, ni engag\u00e9e dans un avenir coh\u00e9rent, elle offre plut\u00f4t des aper\u00e7us\u00a0: de ce qui reste, de ce qui aurait pu \u00eatre, et de ce qui arrive trop vite pour \u00eatre pleinement saisi. La beaut\u00e9 de la ville ne r\u00e9side pas dans sa perfection, mais dans son refus de se figer. C&#039;est un lieu qui demeure, obstin\u00e9ment et inconfortablement, inachev\u00e9.<\/p>\n<h2>Au seuil : langue, identit\u00e9 et fronti\u00e8re de l&#039;Europe<\/h2>\n<p>Tbilissi, \u00e0 l&#039;image du pays qu&#039;elle ancre, ne s&#039;inscrit pas parfaitement dans les logiques binaires continentales. Elle n&#039;est ni totalement europ\u00e9enne ni totalement asiatique, ni r\u00e9solument orthodoxe ni strictement la\u00efque, ni coloniale ni colonis\u00e9e au sens habituel du terme. Au contraire, elle occupe une marge non pas p\u00e9riph\u00e9rique, mais formatrice \u2013 une limite qui fa\u00e7onne l&#039;identit\u00e9 autant qu&#039;elle la d\u00e9stabilise. C&#039;est un lieu non pas de synth\u00e8se, mais de simultan\u00e9it\u00e9.<\/p>\n<p>La langue est peut-\u00eatre l&#039;expression la plus imm\u00e9diate de cette identit\u00e9 plurielle. Le g\u00e9orgien, avec son alphabet unique et ses racines kartv\u00e9liennes, est parl\u00e9 avec un attachement profond. C&#039;est une langue d&#039;une profonde coh\u00e9rence interne mais d&#039;une singularit\u00e9 externe \u2013 non indo-europ\u00e9enne, sans lien avec le russe, le turc ou le persan, d\u00e9velopp\u00e9e et pr\u00e9serv\u00e9e dans un quasi-isolement au fil des si\u00e8cles. Son \u00e9criture, le mkhedruli, appara\u00eet sur les vitrines, les menus, les affichages publics \u2013 une cascade curviligne qui reste opaque pour la plupart des visiteurs, mais pourtant omnipr\u00e9sente. Les lettres sont belles, mais r\u00e9sistantes. La compr\u00e9hension ne vient pas rapidement, mais par une proximit\u00e9 prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>Le g\u00e9orgien est plus qu&#039;un moyen de communication\u00a0: c&#039;est une posture culturelle. Le parler couramment, m\u00eame avec h\u00e9sitation, c&#039;est s&#039;ouvrir \u00e0 un autre niveau d&#039;intimit\u00e9 sociale. L&#039;ignorer, ou supposer sa similitude avec le russe ou l&#039;arm\u00e9nien, revient \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre les tensions g\u00e9opolitiques et historiques de la ville. La langue n&#039;est pas neutre ici. Elle a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e, r\u00e9prim\u00e9e, ressuscit\u00e9e, politis\u00e9e.<\/p>\n<p>Le russe reste largement parl\u00e9, notamment parmi les g\u00e9n\u00e9rations plus \u00e2g\u00e9es, et sa pr\u00e9sence est complexe. Pour certains, c&#039;est la langue v\u00e9hiculaire indispensable, utilis\u00e9e sur les march\u00e9s, dans la bureaucratie et dans les communications transfrontali\u00e8res. Pour d&#039;autres, c&#039;est un douloureux rappel de l&#039;occupation, d&#039;abord imp\u00e9riale, puis sovi\u00e9tique. L&#039;afflux r\u00e9cent d&#039;expatri\u00e9s russes fuyant la conscription ou la censure suite \u00e0 l&#039;invasion de l&#039;Ukraine a raviv\u00e9 ces sensibilit\u00e9s. Des affiches portant l&#039;inscription \u00ab\u00a0D\u00e9serteurs russes, rentrez chez vous\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 placard\u00e9es dans les cages d&#039;escalier et les caf\u00e9s. Des graffitis dans les deux langues affirment et r\u00e9priment cette pr\u00e9sence. Pourtant, dans de nombreux quartiers, le g\u00e9orgien et le russe cohabitent au quotidien avec un pragmatisme pr\u00e9caire.<\/p>\n<p>L&#039;anglais, en revanche, est la langue des aspirations et de la jeunesse. C&#039;est la langue des start-ups technologiques, des ONG, des caf\u00e9s branch\u00e9s et des programmes universitaires. Sa ma\u00eetrise est souvent un indicateur de statut socio-\u00e9conomique. Les jeunes Tbilissiens, notamment ceux des quartiers centraux de la capitale, sont de plus en plus bilingues g\u00e9orgien et anglais, formant une classe linguistique distincte de leurs a\u00een\u00e9s \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 l&#039;\u00e9poque sovi\u00e9tique et de leurs parents ruraux. Pour eux, l&#039;anglais n&#039;est pas seulement un outil, c&#039;est un horizon.<\/p>\n<p>Le multilinguisme n&#039;est pas nouveau \u00e0 Tbilissi. Historiquement, la ville fonctionnait comme une zone polyglotte, o\u00f9 cohabitaient des communaut\u00e9s arm\u00e9nienne, az\u00e9rie, grecque, perse, kurde et juive, chacune contribuant \u00e0 une mosa\u00efque de langues parl\u00e9es dans les cours, les commerces et les liturgies. Cette diversit\u00e9 s&#039;est att\u00e9nu\u00e9e, mais son empreinte demeure. Les noms de lieux, les termes culinaires, les noms de famille\u2026 tous portent les traces de configurations plus anciennes et plus pluralistes.<\/p>\n<p>\u00c0 Tbilissi, l&#039;identit\u00e9 n&#039;est pas unique. Elle n&#039;est m\u00eame pas stable. Elle oscille entre fiert\u00e9 locale et ambigu\u00eft\u00e9 r\u00e9gionale, entre m\u00e9moire h\u00e9rit\u00e9e et r\u00e9invention strat\u00e9gique. La ville se per\u00e7oit de plus en plus comme une capitale europ\u00e9enne, align\u00e9e sur les valeurs politiques et culturelles occidentales, progressiste dans ses discours, sinon toujours dans ses lois. Sur les b\u00e2timents gouvernementaux, les drapeaux de l&#039;Union europ\u00e9enne flottent aux c\u00f4t\u00e9s des drapeaux g\u00e9orgiens. Les \u00e9tudiants Erasmus affluent sur les marches de l&#039;universit\u00e9. Des projets de r\u00e9novation urbaine financ\u00e9s par l&#039;UE pars\u00e8ment la ville. Pourtant, l&#039;adh\u00e9sion effective \u00e0 l&#039;UE reste insaisissable, retard\u00e9e par la bureaucratie et la complexit\u00e9 g\u00e9opolitique. La contradiction est v\u00e9cue au quotidien\u00a0: les formes de l&#039;Europe sont adopt\u00e9es, mais sa s\u00e9curit\u00e9 et son int\u00e9gration restent lointaines.<\/p>\n<p>Les Tbilissiens, cependant, sont rompus \u00e0 cette dissonance. Ils savent composer avec les contradictions sans chercher \u00e0 les r\u00e9soudre. La fiert\u00e9 de la tradition orthodoxe g\u00e9orgienne n&#039;emp\u00eache pas une d\u00e9fense passionn\u00e9e de la libert\u00e9 de la presse. Un profond respect pour la langue et l&#039;histoire cohabite avec une critique acerbe des exc\u00e8s du gouvernement. Dans les manifestations comme dans les c\u00e9l\u00e9brations, la ville adopte un ton tranchant, pluriel et souvent profond\u00e9ment ironique.<\/p>\n<p>Cette ironie est essentielle. Tbilissi ne se contente pas de sinc\u00e9rit\u00e9. Son humour est pince-sans-rire, sa satire ac\u00e9r\u00e9e, sa perception de soi r\u00e9flexive. Les caricatures politiques sont populaires\u00a0; les manifestations th\u00e9\u00e2trales sont fr\u00e9quentes. Le discours public, surtout chez les jeunes, est \u00e9maill\u00e9 d&#039;alternances de codes, de blagues et d&#039;allusions historiques. La tradition litt\u00e9raire de la ville \u2013 d&#039;Ilia Chavchavadze \u00e0 Zurab Karumidze \u2013 est impr\u00e9gn\u00e9e d&#039;ambigu\u00eft\u00e9. La langue, comme l&#039;identit\u00e9, n&#039;est jamais utilis\u00e9e \u00e0 plat.<\/p>\n<p>L&#039;identit\u00e9 nationale en G\u00e9orgie ne repose pas sur une monoculture, mais sur la survie. Le pays a surv\u00e9cu \u00e0 tous les empires, absorbant, r\u00e9sistant et surpassant chacun. Son alphabet, sa cuisine, sa musique polyphonique et ses festins portent tous la marque de la continuit\u00e9, non pas parce qu&#039;ils sont inchang\u00e9s, mais parce qu&#039;ils se sont adapt\u00e9s sans se dissoudre. Tbilissi maintient ces continuit\u00e9s en tension visible avec le changement. C&#039;est une ville o\u00f9 \u00e9glises m\u00e9di\u00e9vales et tours postmodernes se dressent \u00e0 quelques m\u00e8tres les unes des autres\u00a0; o\u00f9 les noms des rues changent \u00e0 chaque r\u00e9orientation politique\u00a0; o\u00f9 m\u00e9moire et aspiration cohabitent.<\/p>\n<p>L&#039;identit\u00e9 ethnique \u00e0 Tbilissi demeure un sujet sensible. La ville, autrefois peupl\u00e9e de populations arm\u00e9nienne et juive dynamiques, refl\u00e8te aujourd&#039;hui une majorit\u00e9 g\u00e9orgienne plus homog\u00e8ne. Les raisons sont multiples\u00a0: migration, assimilation, marginalisation \u00e9conomique. Des vestiges subsistent \u2013 \u200b\u200bune \u00e9glise arm\u00e9nienne ici, une boulangerie juive l\u00e0 \u2013, mais ils ne sont plus au c\u0153ur de la d\u00e9mographie de la ville. Pourtant, en p\u00e9riode de crise ou de r\u00e9flexion culturelle, ces pr\u00e9sences pass\u00e9es sont rappel\u00e9es, invoqu\u00e9es, parfois marchandis\u00e9es. La ville n&#039;est pas \u00e0 l&#039;abri de la nostalgie, mais elle s&#039;y livre rarement pleinement. Le pass\u00e9 n&#039;est pas une \u00e9chappatoire, c&#039;est une n\u00e9gociation.<\/p>\n<p>\u00catre G\u00e9orgien \u00e0 Tbilissi, c&#039;est \u00e0 la fois poss\u00e9der dignit\u00e9 et instabilit\u00e9. C&#039;est conna\u00eetre le poids de l&#039;hospitalit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 des fronti\u00e8res. C&#039;est accueillir des \u00e9trangers avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et, le lendemain, s&#039;interroger sur leurs motivations. C&#039;est se percevoir \u00e0 la fois comme un \u00eatre ancien et tourn\u00e9 vers l&#039;avenir.<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re de Tbilissi n&#039;est pas seulement g\u00e9ographique, elle est existentielle. C&#039;est la fronti\u00e8re des empires, la fronti\u00e8re de l&#039;Europe, la fronti\u00e8re de la certitude. Cette liminalit\u00e9 n&#039;est pas une faiblesse. Elle est g\u00e9n\u00e9ratrice. De l\u00e0 na\u00eet la force d&#039;improvisation de la ville, sa capacit\u00e9 d&#039;adaptation, sa sagesse particuli\u00e8re \u2013 une sagesse qui ne cherche pas \u00e0 r\u00e9soudre la contradiction, mais \u00e0 l&#039;habiter avec clart\u00e9 et humour.<\/p>\n<p>Tbilissi n&#039;est pas en route vers quoi que ce soit. C&#039;est un lieu \u00e0 part enti\u00e8re. Et son identit\u00e9, comme sa langue, r\u00e9siste \u00e0 l&#039;aplatissement. Elle s&#039;exprime en courbes, en consonnes, en toasts, en chansons et en n\u00e9gociations chuchot\u00e9es. Elle ne demande pas \u00e0 \u00eatre comprise rapidement. Elle demande qu&#039;on la suive.<\/p>\n<h2>La forme de la vie quotidienne : l&#039;alimentation, la famille et l&#039;architecture domestique du temps<\/h2>\n<p>\u00c0 Tbilissi, la vie quotidienne n&#039;est pas structur\u00e9e par des horaires ou des syst\u00e8mes, mais par une chor\u00e9graphie de rythmes souples\u00a0: l&#039;effervescence matinale des march\u00e9s et des cuisini\u00e8res, le calme de midi qui s&#039;insinue dans les cours et les caf\u00e9s, les d\u00eeners tardifs qui se prolongent jusqu&#039;\u00e0 minuit avec conversations et vin. Ici, le temps est relationnel. Il s&#039;\u00e9tire et se comprime selon les personnes r\u00e9unies, les pr\u00e9parations, ou l&#039;influence de la m\u00e9t\u00e9o sur l&#039;ambiance de la ville.<\/p>\n<p>La vie domestique \u00e0 Tbilissi est profond\u00e9ment tactile. Elle commence d\u00e8s le seuil, souvent avec le grincement d&#039;un vieil escalier, le bruit de la canne d&#039;un voisin sur le carrelage, l&#039;odeur m\u00eal\u00e9e de cirage, de fum\u00e9e de cigarette et du pain qui cuit plusieurs \u00e9tages plus bas. Dans les quartiers les plus anciens de la ville \u2013 Sololaki, Mtatsminda, Chugureti \u2013 des immeubles d&#039;habitation du XIXe et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle demeurent habit\u00e9s par plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Les int\u00e9rieurs sont impr\u00e9gn\u00e9s de l&#039;histoire familiale\u00a0: vitrines en cristal, tapis tiss\u00e9s main, photographies d\u00e9lav\u00e9es accroch\u00e9es au-dessus des interrupteurs, t\u00e9l\u00e9viseurs chuchotant au-dessus de marmites fumantes de lobio ou de chakhokhbili. L&#039;espace est partag\u00e9, rarement segment\u00e9. Les balcons servent de garde-manger, d&#039;atelier, de serre ou de salle \u00e0 manger selon la saison.<\/p>\n<p>La nourriture, plus que tout, marque le passage de la journ\u00e9e. La cuisine g\u00e9orgienne n&#039;est ni rapide ni solitaire. Elle exige du temps, du toucher et de la participation. La p\u00e2te doit \u00eatre p\u00e9trie, repos\u00e9e, pli\u00e9e. Le fromage doit \u00eatre \u00e9tir\u00e9, sal\u00e9, affin\u00e9. Les haricots doivent tremper, mijoter, \u00eatre \u00e9cras\u00e9s et assaisonn\u00e9s. Cuisiner n&#039;est pas seulement un acte nourrissant, mais une forme de continuit\u00e9 sociale. Les recettes s&#039;apprennent en observant, en faisant \u2013 transmises par poign\u00e9es et par pinc\u00e9es, et non par mesures.<\/p>\n<p>Chaque repas, m\u00eame informel, conserve des \u00e9l\u00e9ments de c\u00e9r\u00e9monie. Le pain est essentiel \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement du puri, cuit dans des fours en pierre creus\u00e9s dans le sol, dont les parois sont br\u00fblantes. Les vendeurs sortent les pains \u00e0 l&#039;aide de perches \u00e0 crochets, leurs cro\u00fbtes boursoufl\u00e9es et dor\u00e9es. Le khachapuri, fourr\u00e9 au fromage et en forme de bateau ou de rond, est \u00e0 la fois plat et accompagnement. La version im\u00e9r\u00e9tienne est plate et dense\u00a0; celle d&#039;Adjarie, riche avec un \u0153uf cru nich\u00e9 dans du fromage fondu et du beurre. Les khinkali, ces raviolis faits \u00e0 la main et fourr\u00e9s de viande \u00e9pic\u00e9e ou de champignons, se d\u00e9gustent avec une d\u00e9licatesse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e\u00a0: on les croque avec pr\u00e9caution pour \u00e9viter de renverser le bouillon, sans jamais les couper au couteau.<\/p>\n<p>Ces plats ne sont pas pr\u00e9par\u00e9s pour des portions individuelles. Ils sont destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre partag\u00e9s, dispos\u00e9s sur une table, d\u00e9gust\u00e9s en compagnie. La table elle-m\u00eame \u2013 en bois, souvent surdimensionn\u00e9e, entour\u00e9e de chaises d\u00e9pareill\u00e9es \u2013 devient le c\u0153ur de la vie domestique. Les repas sont longs, entrecoup\u00e9s de toasts, d&#039;histoires et d&#039;appels t\u00e9l\u00e9phoniques. Les enfants vont et viennent. Les parents \u00e2g\u00e9s commentent l&#039;assaisonnement. On sert et on resservit du vin, m\u00eame pour les plus r\u00e9ticents.<\/p>\n<p>Ces repas ont un rythme qui r\u00e9siste \u00e0 la pr\u00e9cipitation. On ne \u00ab\u00a0prend pas une bouch\u00e9e\u00a0\u00bb. On mange comme un acte de pr\u00e9sence. Dans certains foyers, le petit-d\u00e9jeuner peut se r\u00e9sumer \u00e0 un buffet modeste \u2013 pain, fromage, \u0153ufs, confiture \u2013, mais le d\u00e9jeuner est copieux, et le d\u00eener, surtout avec des invit\u00e9s, peut virer au grand spectacle. M\u00eame les soir\u00e9es de semaine peuvent s&#039;\u00e9terniser, surtout en \u00e9t\u00e9, lorsque la chaleur persiste apr\u00e8s le coucher du soleil et que les balcons se transforment en v\u00e9ritables salles \u00e0 manger en plein air.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la table familiale, la nourriture impr\u00e8gne le tissu urbain. De petites boulangeries jalonnent chaque quartier, leurs vitrines embu\u00e9es de bu\u00e9e, leurs \u00e9tag\u00e8res garnies de pains chauds. Boucheries et fromageries fonctionnent sur la confiance, leurs s\u00e9lections \u00e9tant expliqu\u00e9es par l&#039;\u0153il du vendeur plut\u00f4t que par les \u00e9tiquettes. Les Dukanis \u2013 petites boutiques familiales \u2013 vendent de tout, des haricots aux piles. Elles peuvent n&#039;avoir aucune enseigne, juste un rideau de perles et une odeur de l\u00e9gumes marin\u00e9s. Chacune d&#039;elles constitue une micro-\u00e9conomie, souvent dirig\u00e9e par une femme seule qui a vu des g\u00e9n\u00e9rations d&#039;enfants du quartier grandir et d\u00e9m\u00e9nager.<\/p>\n<p>Les march\u00e9s alimentaires en plein air prolongent encore cette architecture du quotidien. Le bazar de la place de la Gare, Dezertirebi, Ortachala, tous grouillent de tout ce qui constitue les repas\u00a0: herbes enfil\u00e9es, noix cass\u00e9es \u00e0 la main, pots de tkemali (sauce aux prunes aigre) vert et rouge, adjika (p\u00e2te \u00e9pic\u00e9e) conditionn\u00e9s dans des bocaux en plastique. Les transactions se font souvent sans paroles. Un geste, un regard, une main pes\u00e9e suffisent. Ces march\u00e9s ne recherchent pas la commodit\u00e9 \u2013 ils sont organis\u00e9s davantage par l\u2019habitude que par la logique \u2013 mais ils demeurent une infrastructure vitale et vivante.<\/p>\n<p>La structure familiale demeure centrale, m\u00eame si elle conna\u00eet une transformation progressive. Traditionnellement, les foyers \u00e9taient multig\u00e9n\u00e9rationnels, grands-parents, enfants et petits-enfants partageant le m\u00eame toit. \u00c0 l&#039;\u00e9poque sovi\u00e9tique, les appartements collectifs permettaient d&#039;\u00e9largir cette intimit\u00e9 entre familles sans lien de parent\u00e9. Les pressions \u00e9conomiques post-ind\u00e9pendance ont bris\u00e9 certains de ces arrangements, tandis que des vagues d&#039;\u00e9migration ont pouss\u00e9 les jeunes G\u00e9orgiens \u00e0 l&#039;\u00e9tranger, notamment les femmes travaillant comme aides familiales en Italie, en Gr\u00e8ce et en Allemagne. Les transferts de fonds permettent de subvenir aux besoins de nombreux m\u00e9nages, m\u00eame lorsque les absences les restructurent.<\/p>\n<p>\u00c0 Tbilissi aujourd&#039;hui, de nombreux foyers refl\u00e8tent encore ces sch\u00e9mas h\u00e9rit\u00e9s. Les grands-m\u00e8res sont souvent les principales dispensatrices de soins\u00a0; les grands-p\u00e8res, les gardiens de l&#039;histoire familiale. Les jeunes adultes peuvent vivre chez eux jusqu&#039;au mariage, ou revenir apr\u00e8s des s\u00e9jours \u00e0 l&#039;\u00e9tranger. L&#039;intimit\u00e9 se n\u00e9gocie pi\u00e8ce par pi\u00e8ce, jour apr\u00e8s jour. Les disputes r\u00e9sonnent dans les cages d&#039;escalier communes. Les c\u00e9l\u00e9brations, de m\u00eame, d\u00e9bordent dans les cours, les porches, et m\u00eame dans la rue.<\/p>\n<p>L&#039;espace domestique est \u00e9galement genr\u00e9, mais non de mani\u00e8re simpliste. Les femmes dominent la cuisine, le budget et le rythme des soins. On attend des hommes qu&#039;ils subviennent aux besoins de la famille, qu&#039;ils trinquent, qu&#039;ils dirigent. Pourtant, ces r\u00f4les sont souvent invers\u00e9s dans la pratique, brouill\u00e9s par les n\u00e9cessit\u00e9s \u00e9conomiques et les changements g\u00e9n\u00e9rationnels. Une grand-m\u00e8re peut \u00eatre le soutien de famille le plus r\u00e9gulier. Un fils peut cuisiner pendant que sa m\u00e8re g\u00e8re les comptes familiaux. Ces ajustements ne se font pas par des d\u00e9clarations, mais par des adaptations.<\/p>\n<p>La religion, elle aussi, habite la sph\u00e8re domestique. Ic\u00f4nes dans la cuisine, petites croix au-dessus des portes, eau b\u00e9nite dans des bouteilles en plastique recycl\u00e9es\u00a0: l\u2019orthodoxie reste profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans la vie des foyers. La pri\u00e8re n\u2019est pas n\u00e9cessairement publique ou performative\u00a0; elle est int\u00e9gr\u00e9e, habituelle. M\u00eame chez les non-pratiquants, les gestes rituels persistent\u00a0: se signer en passant devant une \u00e9glise, allumer un cierge pour un proche disparu, je\u00fbner avant une f\u00eate. La foi n\u2019est pas toujours visible, mais elle est rarement absente.<\/p>\n<p>Les maisons de Tbilissi ne sont pas des espaces neutres. Elles portent le poids de l&#039;histoire\u00a0: meubles sovi\u00e9tiques \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lampes IKEA, linge brod\u00e9 sous des ordinateurs portables, photos de mariage d\u00e9lav\u00e9es en s\u00e9pia, jouets d&#039;enfants \u00e9parpill\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#039;objets de famille. Chaque objet porte une histoire, chaque mur est un patchwork d&#039;intentions et de compromis. Les r\u00e9novations sont lentes, voire inexistantes. Une pi\u00e8ce peut \u00eatre repeinte une ann\u00e9e, le sol refait l&#039;ann\u00e9e suivante. Les fuites sont colmat\u00e9es. Les fissures sont tol\u00e9r\u00e9es. Le parc immobilier de la ville, \u00e0 l&#039;image de ses habitants, montre des signes d&#039;usure. Mais il fonctionne, il s&#039;adapte, il tient.<\/p>\n<p>\u00catre invit\u00e9 dans une maison de Tbilissi est une invitation s\u00e9rieuse. Ce n&#039;est pas un geste de politesse, c&#039;est une forme d&#039;inclusion. On attend de chacun qu&#039;il mange, qu&#039;il reste longtemps, qu&#039;il parle librement. L&#039;h\u00f4te insistera pour servir. L&#039;invit\u00e9 est cens\u00e9 accepter. Les limites sont souples, mais l&#039;\u00e9tiquette est ferme. Ce n&#039;est pas une performance. C&#039;est une coutume.<\/p>\n<p>Ainsi, la vie domestique de Tbilissi continue de r\u00e9sister \u00e0 la marchandisation. Elle n&#039;est ni retouch\u00e9e pour le tourisme, ni r\u00e9am\u00e9nag\u00e9e pour des raisons esth\u00e9tiques. Elle demeure ancr\u00e9e dans la n\u00e9cessit\u00e9, dans la relation, dans une sorte de gr\u00e2ce obstin\u00e9e. Le rythme de la ville peut changer, son horizon peut s&#039;agrandir, mais \u00e0 l&#039;int\u00e9rieur des maisons, la forme du temps reste circulaire\u00a0: les repas se r\u00e9p\u00e8tent, les histoires se racontent, les saisons se devinent dans les bocaux, les sauces et les chansons.<\/p>\n<h2>La ville comme palimpseste : traces sovi\u00e9tiques et tensions post-sovi\u00e9tiques<\/h2>\n<p>Tbilissi n&#039;est pas une ville qui oublie facilement. Ses structures, ses textures, ses silences, tout porte l&#039;empreinte de l&#039;occupation et de l&#039;id\u00e9ologie. Nulle part cela n&#039;est plus visible que dans les vestiges de son pass\u00e9 sovi\u00e9tique, qui persistent non pas comme des pi\u00e8ces de mus\u00e9e ou un d\u00e9cor nostalgique, mais comme des strates irr\u00e9solues dans le paysage architectural et psychologique de la ville. La p\u00e9riode sovi\u00e9tique \u2013 soixante-dix ann\u00e9es d&#039;imposition id\u00e9ologique, de contr\u00f4le esth\u00e9tique et de transformation mat\u00e9rielle \u2013 n&#039;a pas simplement travers\u00e9 Tbilissi. Elle a reconfigur\u00e9 la ville. Et elle continue de fa\u00e7onner la vision que Tbilissi se fait d&#039;elle-m\u00eame aujourd&#039;hui.<\/p>\n<p>Cette influence est particuli\u00e8rement perceptible dans l&#039;environnement b\u00e2ti. Du monumental au banal, l&#039;architecture de l&#039;\u00e8re sovi\u00e9tique demeure incontournable. Le b\u00e2timent du minist\u00e8re des Transports, aujourd&#039;hui occup\u00e9 par la Banque de G\u00e9orgie, en est peut-\u00eatre l&#039;exemple le plus embl\u00e9matique. Con\u00e7u au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 par les architectes George Chakhava et Zurab Jalaghania, il surplombe la rivi\u00e8re Koura telle une exclamation de b\u00e9ton, ses blocs en porte-\u00e0-faux empil\u00e9s comme une tour Jenga brutaliste. \u00c0 la fois audacieuse et aust\u00e8re, cette structure suscite autant d&#039;admiration que de scepticisme. Pour certains, c&#039;est un symbole de l&#039;innovation sovi\u00e9tique\u00a0; pour d&#039;autres, une imposition \u00e9trang\u00e8re au paysage g\u00e9orgien.<\/p>\n<p>D&#039;autres vestiges sovi\u00e9tiques sont moins c\u00e9l\u00e8bres, mais plus omnipr\u00e9sents. Les stations de m\u00e9tro, avec leurs fa\u00e7ades en marbre et leur \u00e9clairage intense, conservent l&#039;esth\u00e9tique de l&#039;optimisme de la fin du socialisme\u00a0: ordonn\u00e9es, monumentales, construites sur mesure. Des immeubles d&#039;habitation en panneaux \u2013\u00a0khrouchtchevkas et brejnevkas\u00a0\u2013 s&#039;\u00e9tendent \u00e0 Saburtalo, Gldani et Varketili, leurs fa\u00e7ades cribl\u00e9es de climatiseurs, d&#039;antennes paraboliques et d&#039;improvisations de r\u00e9parations priv\u00e9es. Ces b\u00e2timents, autrefois symboles d&#039;\u00e9galit\u00e9 et de progr\u00e8s, sont aujourd&#039;hui des lieux d&#039;ambivalence\u00a0: n\u00e9cessaires mais vieillissants, familiers mais mal-aim\u00e9s.<\/p>\n<p>Des monuments de l&#039;\u00e9poque sovi\u00e9tique sont encore dispers\u00e9s dans la ville, bien que nombre d&#039;entre eux aient \u00e9t\u00e9 retir\u00e9s, renomm\u00e9s ou discr\u00e8tement ignor\u00e9s. L&#039;ancienne statue de L\u00e9nine, qui dominait autrefois la place de la Libert\u00e9, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mont\u00e9e en 1991. Son absence n&#039;est marqu\u00e9e que par la colonne qui abrite aujourd&#039;hui Saint-Georges \u2013 un changement non seulement d&#039;iconographie, mais aussi de gravit\u00e9 id\u00e9ologique. De plus petits monuments sovi\u00e9tiques pars\u00e8ment encore les parcs et les cours\u00a0: bas-reliefs d&#039;ouvriers, plaques comm\u00e9morant les sacrifices de guerre, mosa\u00efques dans les passages souterrains et les cages d&#039;escalier. La plupart passent inaper\u00e7us. Certains sont d\u00e9grad\u00e9s. Rares sont conserv\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais toutes les traces sovi\u00e9tiques ne sont pas visibles. Les cadres sociaux et institutionnels impos\u00e9s sous l&#039;URSS \u2013 \u00e9ducation centralis\u00e9e, emploi industriel, police secr\u00e8te \u2013 ont laiss\u00e9 des traces plus profondes. De nombreux Tbilissiens ont grandi dans ce syst\u00e8me, et les habitudes qu&#039;il a instaur\u00e9es perdurent. Le langage bureaucratique reste formel et indirect. Les institutions publiques conservent l&#039;architecture du contr\u00f4le\u00a0: longs couloirs, papiers timbr\u00e9s, employ\u00e9s derri\u00e8re des vitres. La culture de l&#039;informalit\u00e9 \u2013 de la faveur, des contournements, de la n\u00e9gociation \u2013 est apparue comme une strat\u00e9gie de survie sous la contrainte sovi\u00e9tique et s&#039;est perp\u00e9tu\u00e9e dans le pr\u00e9sent post-sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>L&#039;effondrement de l&#039;URSS en 1991 n&#039;a pas entra\u00een\u00e9 de rupture nette. Il a entra\u00een\u00e9 fragmentation, crise \u00e9conomique et, dans le cas de la G\u00e9orgie, guerre civile. Pendant une grande partie des ann\u00e9es 1990, Tbilissi a subi des pannes de courant, une hyperinflation et l&#039;effondrement des infrastructures. Ces ann\u00e9es sont difficiles \u00e0 esth\u00e9tiser. On s&#039;en souvient par les odeurs \u2013 chauffages au k\u00e9ros\u00e8ne, moisissures, b\u00e9ton humide \u2013 et par les sons : le vacillement des g\u00e9n\u00e9rateurs, l&#039;absence de circulation. Pour beaucoup, ces souvenirs sont visc\u00e9raux et inexprim\u00e9s. Ils fa\u00e7onnent une r\u00e9silience silencieuse, un scepticisme pragmatique envers les promesses de l&#039;\u00c9tat.<\/p>\n<p>La reprise post-sovi\u00e9tique a engendr\u00e9 de nouvelles tensions. La R\u00e9volution des roses de 2003, men\u00e9e par Mikhe\u00efl Saakachvili, promettait modernisation et int\u00e9gration \u00e0 l&#039;Occident. La corruption a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite. Les services publics ont \u00e9t\u00e9 am\u00e9lior\u00e9s. Les rues ont \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9es, les fa\u00e7ades repeintes, les investissements \u00e9trangers accueillis favorablement. Pourtant, ce renouveau a eu son prix\u00a0: gentrification, d\u00e9placements de population et remplacement des mythes sovi\u00e9tiques par des mythes n\u00e9olib\u00e9raux. Le verre a remplac\u00e9 le marbre. Les uniformes de police ont chang\u00e9, mais l&#039;appareil de contr\u00f4le profond est rest\u00e9.<\/p>\n<p>Aujourd&#039;hui, Tbilissi vit dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire entre rejet et h\u00e9ritage. Les b\u00e2timents sovi\u00e9tiques sont r\u00e9am\u00e9nag\u00e9s en caf\u00e9s et espaces de coworking. Les anciens bureaux du KGB sont transform\u00e9s en appartements. Des collectifs de jeunes organisent des DJ sets dans des usines d\u00e9saffect\u00e9es. Les vestiges mat\u00e9riels du socialisme sont recontextualis\u00e9s, r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s \u2013 souvent avec ironie, parfois avec r\u00e9v\u00e9rence, parfois dans l&#039;ignorance de leur fonction originelle.<\/p>\n<p>Cette ambivalence se manifeste \u00e9galement dans l&#039;art et la culture. Cin\u00e9astes, \u00e9crivains et artistes visuels continuent d&#039;explorer le pass\u00e9 sovi\u00e9tique, non pas pour le condamner ou l&#039;id\u00e9aliser, mais pour en comprendre les vestiges. Des documentaires comme \u00ab\u00a0Quand la Terre semble \u00eatre l\u00e9g\u00e8re\u00a0\u00bb retrace les sous-cultures de la jeunesse sur fond d&#039;infrastructures d\u00e9labr\u00e9es. Des installations install\u00e9es dans des bains publics d\u00e9saffect\u00e9s ou des archives d&#039;\u00c9tat explorent la m\u00e9moire, l&#039;effacement et l&#039;appartenance. La litt\u00e9rature explore l&#039;\u00e9cart entre ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu et ce qui a pu \u00eatre dit.<\/p>\n<p>Pour la jeune g\u00e9n\u00e9ration, n\u00e9e apr\u00e8s l&#039;ind\u00e9pendance mais \u00e9lev\u00e9e dans la foul\u00e9e, le pass\u00e9 sovi\u00e9tique est \u00e0 la fois lointain et imm\u00e9diat. Ils ne l&#039;ont pas v\u00e9cu directement, mais ses cons\u00e9quences fa\u00e7onnent leur pr\u00e9sent\u00a0: logements h\u00e9rit\u00e9s des grands-parents, syst\u00e8mes de retraite calqu\u00e9s sur des mod\u00e8les obsol\u00e8tes, structures juridiques encore en difficult\u00e9 de traduction. Le pass\u00e9 n&#039;a pas disparu. Il est ancr\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi, Tbilissi fonctionne comme un palimpseste\u00a0: une ville non pas reconstruite, mais r\u00e9\u00e9crite au fil du temps, chaque couche visible sous la suivante. La p\u00e9riode sovi\u00e9tique est l&#039;une de ces couches\u00a0: non pas fondatrice, mais incontournable. L&#039;ignorer reviendrait \u00e0 mal interpr\u00e9ter la structure de la ville. S&#039;y fixer reviendrait \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre son \u00e9lan.<\/p>\n<p>L&#039;approche la plus honn\u00eate consiste peut-\u00eatre \u00e0 le reconna\u00eetre comme mat\u00e9riel\u00a0: b\u00e9ton et acier, politique et m\u00e9moire, habitude et refus. Le pass\u00e9, ici, n&#039;est pas fig\u00e9 dans des monuments. Il est v\u00e9cu dans des ascenseurs qui ne fonctionnent pas toujours, dans des syst\u00e8mes de chauffage rafistol\u00e9s de tuyaux en plastique, dans des conversations sur la confiance, le risque et la m\u00e9moire collective.<\/p>\n<p>Tbilissi ne r\u00e9sout pas son histoire. Elle la contient. Parfois maladroitement, souvent magnifiquement.<\/p>\n<h2>Le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le poids de la continuit\u00e9 de Tbilissi<\/h2>\n<p>Tbilissi n&#039;aspire pas \u00e0 l&#039;intemporalit\u00e9. Elle ne masque pas ses ruptures ni ne pr\u00e9tend \u00e0 la permanence. Elle offre plut\u00f4t une forme de continuit\u00e9 faite d&#039;interruptions \u2013 une ville qui se souvient non pas par la pr\u00e9servation, mais par la r\u00e9silience. Son identit\u00e9 ne se construit pas sur une vision singuli\u00e8re, mais sur la r\u00e9currence, sur la patiente r\u00e9apparition du geste, de la mati\u00e8re et de la voix \u00e0 travers des si\u00e8cles de bouleversements.<\/p>\n<p>Cette qualit\u00e9 est peut-\u00eatre particuli\u00e8rement visible dans le rapport de la ville \u00e0 la m\u00e9moire. Non pas la m\u00e9moire comme monument, mais comme architecture v\u00e9cue \u2013 une mani\u00e8re de revenir, de r\u00e9affirmer, de reconstruire. \u00c0 Tbilissi, le pass\u00e9 n&#039;est ni totalement sacr\u00e9 ni totalement d\u00e9pass\u00e9. Il est constamment revisit\u00e9 sous la forme de noms, d&#039;habitudes, de ruines et de restaurations. L&#039;immeuble sovi\u00e9tique r\u00e9nov\u00e9 avec un caviste\u00a0; l&#039;\u00e9glise m\u00e9di\u00e9vale dont les murs sont tagu\u00e9s en trois alphabets\u00a0; l&#039;amphith\u00e9\u00e2tre universitaire portant le nom d&#039;un po\u00e8te mort sous interrogatoire. La ville ne monumentalise pas ces h\u00e9ritages. Elle les int\u00e8gre \u00e0 l&#039;ordinaire.<\/p>\n<p>Le pass\u00e9 n&#039;est pas lointain. Il est palpable. Une promenade dans les vieux quartiers le r\u00e9v\u00e8le non pas comme un vernis romantique, mais comme une persistance\u00a0: stuc craquel\u00e9 portant encore l&#039;empreinte de fioritures d\u00e9coratives, escaliers d\u00e9form\u00e9s par des d\u00e9cennies de circulation, balcons courb\u00e9s sous des g\u00e9n\u00e9rations de plantes, de linge et de personnes. Ce ne sont pas des reliques esth\u00e9tiques. Ce sont des \u00e9chafaudages, qui maintiennent non seulement les b\u00e2timents debout, mais aussi la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>La continuit\u00e9 de Tbilissi se refl\u00e8te \u00e9galement dans ses noms. Les noms des rues \u00e9voluent au gr\u00e9 des r\u00e9gimes politiques, mais l&#039;usage courant est souvent en retard sur les changements officiels. Les habitants continuent d&#039;appeler les rues par leurs noms sovi\u00e9tiques ou par des monuments aujourd&#039;hui disparus. \u00ab\u00a0La rue Pouchkine\u00a0\u00bb peut appara\u00eetre comme \u00ab\u00a0la rue Besiki\u00a0\u00bb sur une carte, mais l&#039;ancien nom demeure dans le langage courant. Ce palimpseste linguistique t\u00e9moigne de plus que de la nostalgie\u00a0: il r\u00e9v\u00e8le un profond scepticisme envers l&#039;autorit\u00e9 impos\u00e9e. Ce qui perdure, c&#039;est ce qui est utilis\u00e9, non ce qui est impos\u00e9.<\/p>\n<p>M\u00eame la m\u00e9moire institutionnelle refl\u00e8te cette tension. Les archives sont sous-financ\u00e9es, mais farouchement d\u00e9fendues. Les projets d&#039;histoire orale prosp\u00e8rent, non pas gr\u00e2ce \u00e0 l&#039;initiative gouvernementale, mais gr\u00e2ce \u00e0 des collectifs locaux. Les familles conservent leurs propres archives \u2013 photographies, lettres, r\u00e9cits transmis non pas pour publication, mais pour sauvegarde. Il s&#039;agit d&#039;une forme d&#039;archivage priv\u00e9 qui compense la fragilit\u00e9 des archives publiques.<\/p>\n<p>L&#039;\u00e9ducation joue un r\u00f4le complexe dans cette dynamique. Les \u00e9coles enseignent l&#039;histoire nationale avec fiert\u00e9, mais aussi avec des lacunes. L&#039;\u00e8re sovi\u00e9tique est abord\u00e9e avec prudence. Les conflits post-ind\u00e9pendance sont souvent pr\u00e9sent\u00e9s sous l&#039;angle de la r\u00e9silience et du victimisme plut\u00f4t que de la complicit\u00e9 ou de la complexit\u00e9. Pourtant, les \u00e9l\u00e8ves de Tbilissi apprennent \u00e0 lire entre les lignes. Ils savent que les r\u00e9cits officiels refl\u00e8tent rarement toute la v\u00e9rit\u00e9. Ils entendent les silences. Ils interrogent leurs grands-parents.<\/p>\n<p>La m\u00e9moire vit aussi dans les rituels publics. Les comm\u00e9morations du massacre du 9 avril, de la guerre de 2008 ou de la mort de Zurab Jvania \u2013 le Premier ministre r\u00e9formateur retrouv\u00e9 mort dans des circonstances suspectes \u2013 rassemblent ceux pour qui ces \u00e9v\u00e9nements ne sont pas abstraits, mais v\u00e9cus. Des fleurs sont d\u00e9pos\u00e9es. Des discours sont prononc\u00e9s. Mais surtout, les conversations se poursuivent. Dans les cuisines, les caf\u00e9s, les amphith\u00e9\u00e2tres et aux coins des rues, la ville retrouve sa coh\u00e9rence.<\/p>\n<p>La religion, elle aussi, fonctionne comme un vecteur de m\u00e9moire \u2013 non seulement th\u00e9ologique, mais aussi culturel et temporel. Assister \u00e0 la liturgie \u00e0 la cath\u00e9drale de Sioni ou \u00e0 Sameba n&#039;est pas toujours un acte de foi stricte. Pour beaucoup, c&#039;est un acte de participation\u00a0: une fa\u00e7on d&#039;habiter une tradition ant\u00e9rieure aux bouleversements modernes. La structure rituelle \u2013 les chants, les bougies, l&#039;encens \u2013 r\u00e9affirme une continuit\u00e9 que la politique ne peut assurer. La foi est ici rarement \u00e9vang\u00e9lique. Elle est ambiante, protectrice et profond\u00e9ment li\u00e9e \u00e0 l&#039;id\u00e9e de nation.<\/p>\n<p>Pourtant, cette continuit\u00e9 n&#039;est pas sans frictions. La modernit\u00e9, telle qu&#039;imagin\u00e9e par les m\u00e9dias occidentaux ou les r\u00e9formateurs locaux, s&#039;accompagne souvent d&#039;une amn\u00e9sie \u00e0 laquelle Tbilissi r\u00e9siste. Le r\u00e9am\u00e9nagement architectural menace d&#039;effacer les histoires granulaires ancr\u00e9es dans les quartiers anciens. La culture mondialis\u00e9e offre une esth\u00e9tique sans racines. La rh\u00e9torique politique tend vers une clart\u00e9 binaire\u00a0: pro-europ\u00e9en ou anti-occidental, nationaliste ou lib\u00e9ral, tradition ou progr\u00e8s. Mais la ville, dans sa vie quotidienne, rejette ces binarit\u00e9s. Elle contient la contradiction sans sombrer dans l&#039;incoh\u00e9rence.<\/p>\n<p>Cette capacit\u00e9 \u00e0 contenir la contradiction n&#039;est pas fortuite. Elle est historique. Tbilissi a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite et reconstruite tant de fois que sa survie ne repose pas sur la continuit\u00e9 de la forme, mais sur la r\u00e9p\u00e9tition de l&#039;esprit. La ville n&#039;a jamais \u00e9t\u00e9 intacte. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 provisoire. C&#039;est l\u00e0 son g\u00e9nie\u00a0: non pas de restaurer le pass\u00e9 tel qu&#039;il \u00e9tait, mais d&#039;en assimiler les le\u00e7ons et d&#039;insister sur sa pertinence.<\/p>\n<p>La situation actuelle est particuli\u00e8rement stressante. Alors que Tbilissi est confront\u00e9e \u00e0 la gentrification, \u00e0 l&#039;immigration, \u00e0 l&#039;anxi\u00e9t\u00e9 d\u00e9mographique et \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 g\u00e9opolitique, la question du type de ville qu&#039;elle deviendra se pose avec plus d&#039;acuit\u00e9. Mais les r\u00e9ponses sont d\u00e9j\u00e0 ancr\u00e9es dans sa structure. Dans le fait qu&#039;une nouvelle tour s&#039;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#039;un vieux verger et que les deux s&#039;y int\u00e8grent d&#039;une certaine mani\u00e8re. Dans la fa\u00e7on dont un pont du XVIIe si\u00e8cle permet encore la circulation pi\u00e9tonne moderne. Dans le refus des habitants de partir, m\u00eame apr\u00e8s le rachat, pr\u00e9f\u00e9rant vivre parmi les d\u00e9combres d&#039;un r\u00e9am\u00e9nagement \u00e0 l&#039;arr\u00eat.<\/p>\n<p>Cette endurance n&#039;a rien d&#039;h\u00e9ro\u00efque. Elle est souvent silencieuse, compromise, obstin\u00e9e. Un musicien de rue joue les m\u00eames quatre chansons pendant des ann\u00e9es. Un libraire ouvre chaque matin, m\u00eame si les clients sont rares. Une m\u00e8re apprend \u00e0 sa fille \u00e0 cuisiner un rago\u00fbt de haricots exactement comme le faisait sa grand-m\u00e8re. Ce ne sont pas des repr\u00e9sentations de la tradition. Elles en constituent l&#039;infrastructure.<\/p>\n<p>La ville se souvient d&#039;elle-m\u00eame non pas par de grandes d\u00e9clarations, mais par la r\u00e9p\u00e9tition. Par le retour. Par la continuit\u00e9 de ce qu&#039;elle conna\u00eet, m\u00eame lorsque le cadre change.<\/p>\n<p>Et c&#039;est peut-\u00eatre l\u00e0 la le\u00e7on la plus profonde de Tbilissi\u00a0: la continuit\u00e9 n&#039;est pas l&#039;uniformit\u00e9, mais l&#039;insistance. Non pas le refus du changement, mais le refus de l&#039;oubli. Non pas la nostalgie, mais la pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Tbilissi ne se d\u00e9place pas en ligne droite. Elle tourne en rond, fait demi-tour, s&#039;arr\u00eate et recommence. Mais elle bouge. Toujours.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tbilissi, capitale et plus grande ville de G\u00e9orgie, b\u00e9n\u00e9ficie d&#039;une situation strat\u00e9gique le long de la rivi\u00e8re Koura. 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Cette ville dynamique constitue le noyau politique, \u00e9conomique et culturel de la G\u00e9orgie, illustrant une continuit\u00e9 historique qui s&#039;\u00e9tend sur plus de quinze si\u00e8cles.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":2826,"parent":13876,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"elementor_theme","meta":{"_eb_attr":"","footnotes":""},"class_list":["post-13889","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/13889","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13889"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/13889\/revisions"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/13876"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2826"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/travelshelper.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13889"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}